La mort dans le fossé

Jessie savait très bien que c’était une folie de prendre ce virage à quatre-vingt-dix à l’heure. Mais elle ne fit rien pour empêcher James. Et lorsqu’ils eurent franchi, par Dieu sait quel miracle, ce passage dangereux, elle n’éleva aucune protestation.  
Il ne ralentit nullement son allure. Au contraire, il pressait son accélérateur d’un pied ferme. Un forcené ! Elle, la bouche ouverte, les yeux fixes, sentait monter la griserie de la vitesse. Et même, le paysage qui venait lui éclater au visage en une cascade vertigineuse lui causait une manière d’émoi extatique qui lui faisait oublier le fleuve de tristesse où baignait son cœur depuis des jours, depuis des mois.  
De temps en temps, elle songeait : « Il me trompe ». Mais l’angoisse de cette pensée ne résistait pas à la furie des kilomètres. D’une certaine manière, elle était reconnaissante à son mari de lui faire oublier, ne serait-ce qu’un instant, tout ce qui les séparait. Elle communiait avec lui dans l’exaltation de la vitesse mieux que dans les étreintes. 
Et puis, de toute façon, il n’existait plus d’étreinte entre eux. Depuis des jours, depuis des mois. 
Ils atteignirent une route en lacets. Alors, elle murmura :  
-Plus vite… 
Quelque chose la fascinait tout d’un coup. Une étrange tentation. Elle imaginait déjà la voiture versant dans l’abîme, se heurtant aux aspérités, roulant plusieurs fois sur elle-même et là-bas, dans le fond, le gouffre définitif où tout serait dit.  
Certes, elle tenait à la vie. Par instinct. Mais cet instinct ne faisait pas le poids s’il s’agissait de le mettre en balance avec la mort de James.  
-Plus vite… 
Plus vite, que la voiture dérive une fois pour toutes et que tu meures même si je dois le payer de ma propre vie. 
C’était insensé, cette succession de tableaux… Arbres, poteaux télégraphiques. Et le vide toujours sur la droite et sur la gauche. Deux destins bordés de part et d’autre par la mort. 
Ce fut elle qui aperçut d’abord le camion. Elle souffla : « Attention… »Mais au bout de trois secondes pleines et en espérant vaguement que son avertissement viendrait trop tard, James redressa néanmoins la situation, de justesse. Le camion disparut dans un vrombissement. Chaude émotion. Par principe, James ne relâcha pas la pression de son pied sur l’accélérateur, mais ses mains tremblaient toujours sur le volant. 
Et ce fut par principe, pour ne pas capituler devant les défis lancés par la route, qu’il lança la voiture dans le ravin.

Au fond de son sommeil, Jessie perçut distinctement une voix qui lui parlait. Elle fit effort pour secouer cette torpeur qui l’empêchait de comprendre les mots que l’on murmurait à son oreille. 
Mais lorsqu’elle parvint à ouvrir les yeux, à reprendre conscience, elle s’avisa que ce n’était pas une voix mais le souffle du vent. 
Lentement, précautionneusement, elle explora. Elle vit alors qu’elle était étendue sur l’herbe.  
A deux pas, elle distingua l’effroyable carcasse torturée de l’automobile. Comment pouvait-elle se trouver hors de la voiture, c’était ce qu’elle eût été bien incapable de dire. 
-Jessie…, Jessie…, gémit la voix de James. 
Elle prêta l’oreille. 
-Jessie…, Jessie… Je suis blessé… 
Elle avait les yeux grands ouverts et son visage reflétait la plus profonde stupéfaction. Cependant, elle ne songea pas à répondre. 
-Lève-toi, Jessie. Viens à mon secours. Je ne peux pas arriver à me tirer de la voiture… 
Elle se demanda : « Puis-je me lever ? » Sans bouger un seul muscle elle interrogea chacune des parties de son corps. Nulle douleur, nulle part. Se pouvait-elle vraiment qu’elle fut sauve, malgré cette chute épouvantable ? 
Elle ne pouvait y croire. Peut-être, au premier mouvement qu’elle tenterait, la présence poignante d’une blessure jusqu’ici imperceptible se ferait-elle sentir. Mais non, ce n’était pas possible. Elle vivait, sa conscience était pleine et même, elle était capable de l’attention la plus vive. Elle s’en tirait indemne ! 
Cependant, elle ne bougea pas d’un pouce. Etrangement, quelque chose d’obscur lui commandait de demeurer dans l’expectative. 
-Jessie… Je t’en prie, aide-moi. J’ai un levier qui est en train de me perforer le ventre. Je n’arriverai jamais seul à me dégager. 
Il va mourir, se dit-elle. Il va mourir et je vais vivre. C’était un bonheur incroyable, et pourtant vrai. L’inespéré venait de survenir. 
Elle se contraignit à rester immobile. 
-Jessie, il faut aller chercher du secours. Tout de suite. 
Trois ou quatre fois, elle se répéta ces mots : 
« Il faut aller chercher du secours. » Mais comme c’était drôle : la réaction ne venait pas. Non, c’avait beau être urgent, elle ne parvenait pas à prendre la décision de passer aux actes. Une joie barbare, démesurée, commença au contraire de l’envahir. C’était comme un bain délicieux où l’on s’ébroue tout entier. 
-Jessie, es-tu donc si mal en point que tu ne fasses rien pour moi ? 
Alors, elle se mit à rire. C’était plus fort qu’elle, elle ne put retenir les convulsions de son dos. 
Et cette hilarité ne passa sans doute pas inaperçue de son mari car dès lors, il cessa d’appeler. 
James se contenta de gémir. 
Du temps passa. Des minutes, des heures. Le soleil déclina et la nuit gagna le ravin. 
Et durant toutes ces heures, Jessie était restée dans la même position. Elle se faisait l’impression de jouer une farce grotesque. De loin en loin, elle avait entendu les grognements de son mari. De toute évidence, il faisait effort. Sans doute luttait-il pour extraire de son ventre le levier dont il avait parlé.  
Il n’en a plus pour longtemps, se dit-elle. Une blessure profonde dans le ventre ne pardonne pas surtout si les soins ne viennent pas à temps. Quand je n’entendrai plus ses plaintes, il sera mort sans doute. Et alors je me lèverai et je partirai d’ici. 
Parfaitement lucide, elle arrangeait déjà dans son cerveau tout ce qu’elle dirait aux gens, à la police. Elle raconterait qu’elle était restée longtemps inconsciente, que lorsqu’elle avait repris ses esprits, il avait été trop tard pour sauver James. 
Et tout à coup, elle tressaillit. 
Deux longues jambes se dressaient devant elle. Elle releva la tête. 
-James, s’exclama-t-elle. 
Il était légèrement penché sur elle et l’examinait. 
-Tu…tu es là ? S’étonna Jessie. 
-J’ai réussi à m’extraire de cette carcasse, expliqua-t-il. 
-Et…et ton ventre ? 
-Quelques égratignures. J’avais une peur bleue de bouger. Ce satané levier menaçait de m’éventrer. J’ai dû manœuvrer tout l’après-midi pour m’en tirer sans encombre. 
Il souriait. De ce sourire qu’elle haïssait. Ce sourire qu’il arborait chaque fois qu’il projetait d’aller retrouver sa maîtresse. Cependant, il ne la quittait pas des yeux. Et cela la mettait mal à l’aise. Elle ne pouvait supporter ce regard qui se promenait tout au long de son corps étendu, offert à une étrange curiosité. Elle se sentit faiblir. 
-Qu’y a-t-il ? 
Il mit un moment à répondre. 
-Tu ne te sens pas mal ? 
Tout de suite, elle pressentit ce qu’il allait ajouter. 
-Non, pourquoi ? 
-Parce que, ma pauvre amie, tu as une vilaine blessure, une très vilaine blessure. Tu as perdu énormément de sang. L’herbe en est couverte. 
Jessie sentit son cœur descendre. Ses forces la désertaient. 
Effectivement, elle tourna la tête, au prix d’un effort considérable ; et elle vit à la lumière du jour finissant, les taches brunes, son propre sang. 
-Je vais aller chercher du secours, décida James. Tu ne peux pas rester comme cela. C’est un miracle que tu sois encore vivante. 
Mais il souriait encore, Jessie voyait bien qu’il souriait. Et elle vit bien également de quel pas tranquille James s’éloignait pour aller chercher du secours. On eût dit un promeneur désoeuvré. 
Elle demeura seule. A présent, elle comprenait trop bien comme cette immobilité de son corps était forcée. Il ne s’agissait pas d’une comédie, encore moins d’une farce. Elle ne jouait pas. Elle était au contraire infiniment sincère dans son attitude de morte. 
Sa dernière pensée fut un espoir. James était allé chercher du secours. Mais ce n’était pas du secours que James était allé chercher. C’était sa maîtresse qu’il s’en allait retrouver d’un pas tranquille.  
Heureusement, Jessie expira avant d’avoir formulé tout à fait cette idée.

The end.

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Date de dernière mise à jour : 03/10/2012

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