Familia. Chapitre 1 : Jane

Avant toute chose, je tiens à remercier Laura (Lolo57) pour son amitié et son aide précieuse. En effet, en plus d’avoir entièrement corrigé la fanfic, elle a su être d’un soutien indéfectible pendant tout le processus d’écriture. À tous nos fous rires à en pleurer, à nos « idées de bâtard », nos prises de tête pour que le scénario soit cohérent, et à toutes ces idées laissées sur le côté de la route… depuis notre toute première frise chronologique en 2018. Ça y est, le chapitre 1 de Familia est en ligne ! C’est DINGUE ! Notre bébé est accessible à tout le monde ! 

Je compte sur votre soutien, si vous avez aimé la fic (ou non), j’ai sincèrement hâte d’avoir votre avis en commentaire ! 

Le chapitre 1 portera donc sur Jane, la maman de Jessie (Jane étant le nom francisé de Miyamoto). 

Titre : Familia

Synopsis :

Famille : n.f. 

Communauté de personnes réunies par des liens de parenté ou d'alliance. Elle est dotée d'un domicile et crée entre ses membres une obligation morale de solidarité matérielle, censée les protéger et favoriser leur épanouissement social, physique et affectif. 

Un voyage dans le passé de Jessie, et de ceux qui ont compté pour elle, sa Familia. 

 

 

Chapitre 1 : JANE 

Thumbnail 30de15a1 bfde 49b2 bcf7 b8a80e67e638image par Yamujiburo

Soleilville, Kanto. 1972

 

Par les volets d'une petite maison en briques délabrées, le soleil de l'aube éclairait, à travers les volets en fines barres, un petit garçon aux cheveux magenta ébouriffés, endormi dans un petit lit. Près de lui : un lit identique, les draps défaits, sur lequel dormait un Mentali, et en face se trouvait une commode de bois usée. Elle ressemblait à un meuble pour enfant, avec des formes de Dracolosse gravées tout autour, dans l'encadrement. À côté, il y avait un bureau, recouvert de vêtements pliés, puis un rocking-chair sur lequel gisait un ensemble tailleur gris, épinglé d'un badge « MARTHA-JANE, RÉCEPTIONNISTE ». 

Sans un bruit, une jeune femme aux cheveux violets coiffés en un grossier chignon préparait du café dans la pièce voisine. La cuisine était vieillotte elle aussi, terne et composée d'éléments en bois foncé. La crédence, blanche à l'origine, était devenue jaune avec le temps, tout comme les murs, sûrement à cause de toutes les cigarettes que leur mère avait pu fumer à l'intérieur de la maison lorsqu'elle vivait encore là. Un fois le café prêt, elle remplit une gamelle de Pokéblocs, qu'elle déposa prêt de la table. À l'entente du cliquetis sur le sol, Mentali sauta habilement du lit et fonça sur son bol pour manger. 

C'était un grand jour pour Jane : aujourd'hui, sa vie allait changer. Aujourd'hui, elle irait travailler à la banque, comme tous les autres jours, mais en sortant, elle aurait non seulement de quoi rembourser son retard sur l'emprunt de la maison, mais également de quoi offrir à son petit frère un sac à dos, une ceinture pour Pokéball et des baskets neuves pour ses premiers combats Pokémon. 

Pour l'instant, s'efforçant de ne pas céder ni au stress ni à l'enthousiasme, elle s'appliquait à préparer un petit déjeuner convenable avec de la brioche rassis recyclée en pain perdu, et la fin de chaque pot de confiture. Il ne fallait pas qu'il ait faim, car pour midi, John n'aurait que des déjeuneiges. Si tout se passait bien, ce soir, il aurait un vrai repas. 

 

– Jane, tu t'en vas ?, murmura une petite voix derrière elle. 

Debout au milieu de la pièce, le petit se frottait les yeux en baillant. Il avait été réveillé par Mentali. 

– Non John, pas tout de suite, tu peux retourner dormir encore un peu, encouragea-t-elle dans un sourire léger. 

– Tu ne vas pas voir maman ? 

– Si mon Laporeille, j'y vais avant d'aller travailler, mais là je te concocte un bon petit déjeuner. Il faut que tu te rendormes le temps que je te le prépare, d'accord ? 

Elle avait embrassé son petit frère sur le sommet de son crâne, tentant de noyer le Poissirène. En vain, puisque John prit place à table. 

– Comment elle va ? Elle a demandé après moi, la dernière fois ?, questionna-t-il. 

– Plutôt bien… Et oui, elle demande souvent de tes nouvelles, tu sais. 

– Dis-lui que j'aimerai aller la voir, mais que cet endroit me fiche la trouille ! 

– Elle le sait, Johnny. Allez, va te préparer le temps que je termine… 

 

Plus les minutes passaient, plus l'évènement tant attendu – et tant redouté – approchait. Bien décidée à ne pas se laisser happer par l'angoisse, elle prit les tranches de pain et les trempa dans le lait, méthodiquement.

- Ça sent bon ce que tu cuisines, Jane.

John avait 9 ans. Dès son plus jeune âge, il avait vécu des désillusions qu'un enfant ne devrait pas connaitre, de même que sa sœur, d'ailleurs. Le père de Jane était mort à la guerre quand elle était encore bébé, et sa mère, Maya, n'avait pas perdu de temps pour batifoler avec d'autres hommes. De l'une de ces unions était né John, petit garçon malicieux aux cheveux d'un magenta vif, dont le père restait à ce jour inconnu. Peu de temps après sa naissance, Maya se désintéressa totalement de l'enfant, étant plus attirée par l'appât du gain et le frisson que par une vie de famille rangée. Elle le laissa entre les mains de sa sœur qui n'avait alors que 12 ans. À cet âge précoce, l'aînée se retrouva à devoir gérer le foyer : la poupée et la dînette n'avaient rien de jeux pour elle, c'était de réelles responsabilités. 

Une fois John descendu à l'arrêt de son école, Jane, elle, resta dans le bus. Elle n'avait pas vraiment envie de voir sa mère aujourd'hui (pas plus que les autres jours, d'ailleurs), mais elle n'avait pas le choix : si le plan existait, c'était en partie grâce à elle. Une fois arrivée à destination, la jeune femme sortit du car et prit la direction de la forêt. Elle marcha 15 minutes à travers les grands arbres gris et longilignes, salissant ses chaussures dans la terre battue. L'air frais sifflait de façon stridente, effrayante, et s'engouffrait jusque dans son manteau, glaçant son corps tout entier, simplement vêtu de l'uniforme de la banque sous son trench. Elle marchait d'un pas rapide et précis, bien décidée à ne pas perdre de temps, et une fois arrivée, elle essuya rapidement ses mocassins sur le paillasson, inscrivit son nom sur le registre, et avança sans s'arrêter, d'abord sous le portique qui détecte les métaux, puis jusqu'à la pièce où sa mère l'attendait. Elle avait l'habitude du protocole : trois à quatre fois par mois depuis plusieurs années, elle se rendait ici, pour discuter, travailler les plans, et lui apporter un peu d'argent et des cigarettes. 

Jane s'installa alors face à la vitre blindée, et saisi le téléphone accroché au mur, sans détacher son regard de celui de Maya, qui était déjà là depuis quelques minutes, à attendre sa fille. 

En face de la jeune réceptionniste, se tenait une femme d'une cinquantaine d'années, marquée par la vie. Elle avait des cheveux blancs bien visibles parmi son épaisse tignasse rouge. Son visage était bien plus ridé que celui des autres femmes de son âge, et on pouvait distinguer des morceaux de tatouages délavés par le temps dans son cou, dont le reste était caché par son uniforme à rayure de bagnard.

– Bonjour, Maman. 

– Bonjour Martha-Jane, tu n'as pas emmené ton frère avec toi, encore une fois…, constata-t-elle. 

– C'est Jane, tout court !, répliqua sa fille. Et ce n'est pas un endroit pour lui, il est à l'école. 

– C'est moi qui t'ai mise au monde, je t'appellerai donc par le prénom que j'ai choisi pour toi. Comment va-t-il ? Est ce qu'il a lu ma lettre ?, voulu savoir Maya. 

– Il va bien, et c'est probablement dû au fait qu'il ne l'a pas lu, non. Mais je ne suis pas venue pour discuter de ça, où en est le plan ?, demanda Jane. 

– Pas si fort !, siffla aussitôt sa mère.

Maya se retourna doucement, épiant le garde qui était occupé à se ronger les ongles, walkman sur les oreilles. Elle reprit en chuchotant.

– C'est en marche, on a un acheteur. 

– C'est bien prévu pour aujourd’hui ? 

– Tout est prêt, tu n'auras qu'à prévenir Franck en sortant. 

– Parfait. J'ai besoin de l'argent rapidement. 

– Ahah ! Je suis fière de toi ma fille, t'as ça dans le sang. Ça s'transmet de mère en fille, ces choses-là. 

– Arrête ça, tu veux ! Je fais ça pour John, pour qu'il puisse vivre normalement après les dettes que tu nous as laissé, Maman ! J'n'ai pas payé l'emprunt pour la maison depuis trois mois, si ça continue, on va se retrouver à la rue, alors c'est pas de gaieté de cœur que je marche dans tes magouilles, mais j'n'ai pas vraiment le choix ! 

– C'est toujours une histoire de choix, ma chérie. Tu aurais pu vendre la maison, et prendre une location moins chère… Tu aurais pu choisir de laisser John au foyer pour enfants par exemple, mais tu ne l'as pas fait, parce que préparer des braquages, c'est ce qui te plaît. Je vois les étoiles dans tes yeux lorsque tu les planifies ! Alors imagine tout à l'heure, quand tu seras actrice de ton œuvre… 

– J'adore oui, mais ce serait tout de même mieux si je les écrivais pour les intégrer à un film d'action, tu n'crois pas ?! Je t'enverrai ta part de l'argent par la poste. Je dois aller travailler. 

– Déjà ? Martha, et mes clopes ? 

– Le tabac prêt de l'arrêt de bus était fermé. Je te rapporterai ta part ainsi qu'une cartouche demain, c'est le mieux que je puisse faire. Au revoir, Maman.

 

QG de la Team Rocket, Jadielle, Kanto. 2008

 

C'était une fin d'après-midi, au début de l'automne, ce genre de jour insignifiant, grisâtre, ou la mélancolie semble avoir infiltré l'air frais qui sillonne les grands arbres, et fait tomber les premières feuilles brunes comme des sanglots. Ce genre de journée morne où l'on tourne les pages d'un livre avant de revenir en arrière, parce que l'on était en train de penser à autre chose plutôt que de se concentrer sur les mots. C'était l'une de ces journées-ci, une journée de plus à l'académie de la Team Rocket, une journée inutile.

– Qu'est-ce que tu fais, Parker ? T'as pas du travail ?, demanda une voix.

Allongée dans son fauteuil de bureau en simili cuir, Jolene Parker, une jeune fille blonde d'une trentaine d'années était là, à lire un roman policier, les pieds sur son bureau tandis que sur l'écran d'ordinateur en veille défilaient des formes abstraites. 

– J'ai fini, répondit-elle posément. 

Arriva derrière elle une agent d'élite, respectée malgré son jeune âge, coiffée de son indissociable béret noir Corboss.

– Matori a besoin que tu infiltres une bande de bras cassés à Alola, alors range ton foutu bouquin et va voir ce qu'ils trafiquent !

Sans lever les yeux de sa lecture et sans sourciller, Jolene répondit d'une voix calme.

– T'es pas ma supérieure, Angèle.

Piquée au vif, l’agent d’élite poussa ses jambes d'un geste sec, les faisant tomber du bureau.

– C'est Domino, pour toi ! Mets-toi au travail ou j'te colle un rapport !, menaça la blonde. 

– C'est ça, compte là-dessus ! 

– Ça fera deux rapports ! Et si tu mouftes encore, je t'envoie sur le terrain chercher directement ces guignols, c'est clair ?! 

– Et qui te dit que ça ne me plairait pas ? Au moins là-bas il fait chaud, et je n'verrais pas ta tête de Rattata !, répliqua Jolene. 

 

Et tandis que Domino partit en grommelant, la jeune hackeuse ralluma son écran, avant de commencer à chercher dans les dossiers de l'organisation quels pouvaient être les loosers concernés par cette demande…

 

Base du Trio, Mele-Mele, Alola. 2008

 

– HUMHUM !!! HUUUUM !!

Assis sur le sol de leur base secrète, Miaouss se raclait la gorge bruyamment, le museau surplombant ses cartes, essayant de faire comprendre à son imbécile d'acolyte qu'il avait un Kem's, mais comme d'habitude, Jessie prêtait bien plus attention à sa manucure qu'à ce jeu stupide, laissant son partenaire s'époumoner sans réagir…

- CONTRE KEM’S !, s'écria James, enthousiaste, en brandissant son doigt accusateur vers Miaouss qui explosa de rage devant le manque d'intérêt évident de Jessie, tandis que celle-ci préféra ronchonner avant de prendre un beignet dans le sachet. Elle chipa un coussin et s'allongea avec dédain. 

– TU VO ORRETER D’M’IGNOREEER ! 

– On n'a pas terminé le jeu, Jessie ! 

– Taisez-vous, ce jeu est ennuyeux à mourir ! Et si on f'sait quelque chose d'amusant pour changer ? 

– Oooh mais c'est très amusant lorsqu'on connait les stratégies tactiques permettant de gagner, n'est-ce pas Qulbutoké ? 

– Oooooooké !

Jessie haussa un sourcil en dévisageant James avant de retourner à ses ongles tout en mâchouillant son Malasada, grattant avec minutie le vernis rouge écaillé restant pour l'enlever, faute d'avoir pu trouver du dissolvant à prix abordable.

– C'est quô c'bruit ?, demanda soudainement Miaouss alors que son oreille pivotait instinctivement. 

– J'en sais rien…, répondit James en fronçant les sourcils, intrigué. On dirait que ça vient de l'ordinateur…

 

QG de la Team Rocket, Jadielle. 2008

 

- J'ai localisé les trois agents, que dois-je faire Matori ? J'infiltre leur ordinateur ?, voulu savoir Jolene. 

– Précisément, et leur téléphone aussi. Tout ce qui est infiltrable : surtout ne les lâchez pas des yeux. Je veux savoir ce qu'ils font, ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils projettent de faire. À la moindre chose suspecte, je veux un rapport. Voilà qui devrait vous occuper un bon moment. Je veux les faire tomber, alors surtout n'échouez pas !! 

– Entendu et euh… Matori, vous pourriez me passer Wendy, s'il vous plaît ? Si toutefois elle est encore là, je n'ai pas reçu ma paye, et je n'ai trouvé aucune trace à ce sujet alors… 

– Wendy est en congé maternité, répondit prestement Matori, comme pour se débarrasser aussitôt de ce nouveau problème, avant de recentrer la conversation sur le plus important. Trouvez ce qu'ils manigancent ! 

– Et ma paye alors ? Eh ! Allô… ?

Dès lors que la communication fut coupée par le total désintéressement de la secrétaire du Boss, Jolene souffla, agacée, et replaça sa longue tresse en épi correctement sur son épaule, avant d'ouvrir le dossier de Wendy, curieuse.

– Alors voyons, avec qui de l'organisation elle s'envoie en l'air celle-là… Commandant Lambda ? Bah tiens, on ne se refuse rien ! Et je parie qu'elle n'aura pas de retard de salaire pendant son absence, elle, ni son mari d'ailleurs… T'en penses quoi, hein Mimi ? 

– Raaaaichu !!

D'un air nonchalant, elle caressa le sommet du crâne de son Pokémon à côté d’elle, puis quitta sa recherche inquisitrice avant d'infiltrer l'ordinateur principal des trois amis.

 

Base du TRio, Alola. 2008

 

– Ooooh ! C'est un courriel du QG !, annonça James. Apparemment ils ont déjà tenté de nous appeler plusieurs fois mais ils tombent toujours sur le répondeur… Ils veulent nous confier une nouvelle mission importante dans une autre région… 

– Pfff, ça m'fait une belle jambe !, ronchonna Jessie, qui savait pertinemment pourquoi ils étaient injoignables, puisque c'était justement elle qui avait détruit le téléphone, agacée par les appels de Matori.

Miaouss, lui, s'enthousiasma tout de suite.

– Une mission importônte, tu dis ? 

– Oui, et ils cherchent de vrais professionnels en plus… Ça sent l'augmentation à plein nez ! 

– Ò nous la vie d'ogent d'clôsse A : orgent, médaille d'hônneur en ôr môssif, et plôce sur les g'noux du Bôss ! Bientôt, c'est Persian qui f'rô mon cofé ô lait d'Ecrémeuh ! 

– Sans oublier la carte de cantine premium, Miaouss !

Au QG, dès lors que James eut ouvert l'email, l'image du jeune homme s'afficha sur l'écran de Jolene, qui versa du café fumant dans un mug à l'effigie de l'organisation. Avec le décalage horaire, si les amis commençaient leur après-midi, la nuit allait être longue pour la jolie blonde.

– Salut James Morgan, agent de terrain… Alors c'est toi que je dois espionner, il parait. C'est que t'es plutôt pas mal du tout ! Si j'avais su que je devais épier un si beau garçon, je me serais mise bien plus vite au travail !, se dit-elle.

 

Soleilville, Kanto. 1972

 

Jane sillonna la ville dans son uniforme de travail jusqu'à la banque, puis elle prit son poste. Les yeux rivés sur la pendule, elle comptait les heures, avant de contempler la grande pièce morne et grise. Impatiente, sa jambe tremblait machinalement tandis qu'elle rongeait son crayon plus vite qu'un Keunotor. L'entrée était face à elle. À droite et à gauche, d'imposants escaliers menaient aux différents bureaux et aux coffres-forts. À cette heure-ci, il n'y avait pas grand monde : seulement quelques personnes étaient aux guichets automatiques, faisant la queue pour retirer des billets. Son regard s'arrêta sur une vieille dame qui servait une coupelle de la machine à eau à son Rattata. Les Pokémon étaient interdits ici, mais Jane ne dit rien : après tout, il n'y avait que deux caméras et elles étaient dans les sas menant aux salles des coffres. Et aujourd'hui, de toute façon, son patron n'était pas là, comme la plupart du temps. 

Les minutes semblaient être des heures. Les gens défilaient dans l'enceinte de « Kanto Crédit », et Jane sentait toujours sa jambe trembler toute seule, encore et encore, tandis qu'elle commençait à suer à grosses gouttes. « Ça va bien se passer, tout va bien se passer », se répétait-elle en boucle, lorsque tout à coup, un gros fracas retentit : un homme en noir avait pénétré la banque, cagoule sur la tête. Le cœur de Jane fit un bond : ce n'était pas ce qui était convenu, était-ce vraiment son associé ? Elle ne pouvait pas vraiment en douter, au vu de la lourde démarche gauche de l'individu et de son look négligé. Machinalement, elle leva ses mains au ciel en haussant les épaules comme pour dire « c'est quoi ce délire ? », restant debout derrière son comptoir, tandis qu'il s'avança avec un calme olympien. 

– Conduisez-moi à mon coffre, et plus vite que ça ! 

Jane le regardait, immobile, les yeux écarquillés. Elle chuchota dans une voix sèche et énervée. 

 

– Franck ? 

– Bah ouais, qui d’autre ?, dit-il sur un ton désinvolte. 

 

Jane pouvait deviner son air idiot derrière le tissu. 

 

– C'est pas ce qui était prévu, pauvre crétin !, siffla-t-elle. Tu vas attirer l'attention, tu devais venir habiller normalement ! 

– Mais les caméras m'auraient reconnu, j'suis pas stupide, j'veux pas finir au trou avec ta mère ! 

– Fallait juste te coller une fausse barbe et des lunettes, imbécile ! Tu vois pas que tu fais flipper tout le monde ?! On va se faire repérer ! 

 

Lentement, le malfaiteur se retourna et vit la vieille dame, terrifiée, qui cachait son Rattata dans sa veste, tandis que les autres gens le regardaient tous du coin de l'œil. « Mais pourquoi ne le rappelle-t-elle pas dans sa Pokéball ? », pensa-t-il avant de reprendre. 

 

– T'as raison, ils ont l'air inquiets… 

– Enlève cette cagoule bordel ! 

 

Franck hésita un peu, puis se mit à parler très fort, pour que les badauds entendent. 

 

– Excusez-moi pour cet accoutrement Mademoiselle, j'ai été opéré du visage… Je dois rester couvert ; question médicale, mais voici mes documents d’identité ! J'avais rendez-vous !

Il fit un clin d'œil exagéré à sa comparse, qui serra les dents dans un sourire crispé, agacée au plus haut point, faisant mine de regarder les papiers, qui n'étaient en réalité que des flyers de petites annonces pour des motos.

– Très bien Monsieur, tout est en règle. Je vous conduis à votre coffre de ce pas.

Elle fit alors signe au grand baraqué nigaud de la suivre dans l'escalier. Le plan qu'elle avait échafaudé prenait peut-être l'eau, mais il n'était pas question d'abandonner. 

 

À la base, il aurait juste dû venir jusqu'au comptoir sans plus de cérémonie, et vêtu normalement, pour demander à la réceptionniste de lui ouvrir son coffre. Elle l'aurait accompagné à l'étage, puis il l'aurait faussement menacé pour avoir les clefs du plus gros coffre-fort de la banque, tandis qu'elle aurait accepté en jouant la victime, face à la caméra de surveillance. Son acolyte serait resté tout du long dos à l'appareil, afin que personne ne puisse voir son visage. Il aurait ensuite pénétré la salle, prit ce que contenait le coffre, avant de disparaître avec son Kadabra, doté de Téléport. 

C'est pour cela que les Pokémons étaient interdits, d'ailleurs, pour éviter les braquages. Les grandes banques avaient des portiques qui repéraient les Pokéball, parfois même des brouilleurs empêchant toutes les attaques. Mais « Kanto Crédit » était tellement insignifiante et radine, que jamais elle n'aurait investi dans un système de sécurité plus performant que deux pauvres caméras. 

 

Arrivés juste devant le sas, Jane se mit à chuchoter. 

 

– Bon, la caméra est là, tu restes dos à elle, tu as compris ? Tu fais mine de me menacer, je vais lever les bras au ciel et tu vas arracher le trousseau que j'ai autour du cou. C'est la plus grande clef, la verte. Et quand tu seras dans la salle, dépêche-toi d'ouvrir le gros coffre : code 84770091, je l'ai écrit sur une petite étiquette sur la clef. Tu n'as que 3 minutes grand maximum pour prendre tout ce qu'il contient, le temps que j'aille prévenir le service de sécurité et que le garde arrive. J'espère que ton Kadabra sera plus obéissant que la dernière fois. 

– Tu t'prend pour qui, bordel ?, se vexa Frank. Ton Mentali n'écoute rien, il est nul de chez nul, tout c'qu'il fait c'est manger et dormir ! 

– On s'en fiche, c'est pas le sujet, bouge-toi !, dit-elle tout en faisant un pas en arrière pour entrer dans le champ de la caméra. 

 

L'imbécile s'exécuta, et une fois Franck dans la salle des coffres, Jane fit mine d'être choquée et étourdie afin de gagner du temps, avant de se diriger vers le couloir. Elle descendit l'escalier sans se presser, et arrivée sur le palier, elle prit l'autre couloir jusqu'aux bureaux. Elle avança jusqu'à la porte du poste de sécurité, et vit alors qu'elle était ouverte, tandis que l'agent était en train de jouer au solitaire sur son large écran d'ordinateur, au lieu de surveiller les caméras. Elle savait qu'à cette heure-ci, il était toujours en train de jouer à ça, au démineur, ou alors il errait sur des sites louches à mater des vidéos de strip-teaseuses. Elle souffla doucement et toqua à la porte, tout en pénétrant la pièce, s'agitant dans tous les sens. 

 

– Greg, Greg dépêche-toi ! Un homme m'a menacé et a pris la clef ! Il vole dans le coffre 7 ! J'ai fait au plus vite, j'ai fermé la porte coupe-feu derrière lui mais… Oh par Arceus, j'ai si peur ! Il avait un couteau ! 

 

D'un geste pataud, le gros Greg sauta de sa chaise à roulettes et couru jusqu'à la porte. 

 

– Écarte-toi ma grande, je vais l'arrêter, ça risque de mal tourner ! Appelle la police ! Vite ! Code rouge, CODE ROUGE ! 

– Compte sur moi ! 

 

Avec un sourire impossible à dissimuler, Jane composa le numéro, tandis qu'il disparut dans le couloir. Faussement paniquée, elle expliqua les circonstances au flic à l'autre bout du fil, feignant d'avoir été choquée, puis raccrocha, avant de prendre place sur la chaise de Greg. 

Jane arrêtera sa voiture dans une impasse près d'une zone agricole désaffectée. Elle n'attendit que quelques secondes avant qu'un vieux pick-up ne s'arrête près d'elle. Franck en sortit, et entra dans sa voiture, emmitouflé dans une doudoune bleue très abîmée. 

 

– T'as pas trop attendu ?? 

– Non, ça va. Tu as pu voir l’acheteur ? 

– Ouais. Il voulait des espèces de figurines en bois, une collection de vieilles cartes et d'autres trucs. Ce coffre ne contenait que des vieux bibelots, y’avait pas d'fric. 

– C'est ce qu'il voulait de toute manière, non ? 

– Ouais, ouais. Il a payé le prix demandé : 150 000 Pokédollars. Ça, c'est pour toi, 100 000, dit-il en lui tendant une liasse de billet. Faudra que tu déposes la moitié à ta mère, demain.

Jane pris l'argent, un peu agacée. 

 

– Tu lui as dit que pour elle c'était 50 000 ? J'aurai préféré qu'elle prenne moins que ça, j'ai besoin de 70 000 ! 

– Non, j'ai rien dit. T'as qu'à lui mentir, de toute façon je l'emmerde, c'est la dernière fois que j'bosse avec elle. Je commence un nouveau job lundi. 

– Ah bon ?, s’étonna Jane. Tu te ranges ? Tu vas bosser au garage avec ton père, à Johto ? 

– Pff, tu rêves ! Cet enfoiré m'a dit qu'il m'avait viré de son testament, parce qu'il ne voulait pas que ses économies finissent dans de la drogue ou de l’alcool ! Non, j'ai un pote qui m'a branché avec la Team Rocket, en fait. Pour faire c'que je fais déjà, j'aurai un meilleur salaire et une assurance. Y a une cantine, des chambres, et si tu te fais choper par les flics, ils paient ta caution. Ils cherchent des membres, j'ai parlé de Benny, et de Palmer aussi. Si tu veux, je peux te faire passer un entretien, tu pourrais les aider à concevoir des plans, t'es douée là d'dans. 

 

Jane fini de compter les billets, puis elle se mit à fixer l'horizon ténébreux, en silence. La Team Rocket… Elle en avait déjà entendu parler, dans des faits divers en général, à la radio ou dans les émissions diffusées tard le soir. Elle savait que c'était une sorte d'organisation criminelle, une sorte de mafia, qui touchait à plusieurs domaines, notamment la science Pokémon et la technologie. Elle reprit. 

 

– Maya n'a rien dit ?, demanda-t-elle alors que Frank haussait les épaules. 

– Bah tu sais, elle est en taule et j'lui dois plus rien, alors…, dit-il en s'allumant une cigarette, tandis que Jane ne dit rien. Elle se contenta d'ouvrir légèrement la fenêtre d'un coup de manivelle, habituée à l'odeur. 

– On parle de combien de salaire exactement ?, voulu-t-elle savoir. 

– Avec la Team Rocket ? Oh j'sais pas, 15 000 peut-être, quand tu commences en bas de l'échelle, j'dirais. 

 

La jeune femme soupira. 

 

– Et c'est où ?, dit-elle, tandis que la fumée commençait à emplir la voiture et à dessiner des arabesques devant ses yeux embués. Elle fit un bref geste de la main afin de dissiper le nuage, avant d'ouvrir un peu plus la fenêtre. 

– À Céladopole. J'pars après-demain. Je t'enverrai une carte postale quand je serai là-bas ! Toi qui as toujours rêvé de voyager, je choisirai le plus beau paysage de la ville. 

 

Sa promesse fit sourire Jane. 

 

– C'est gentil, Franck. Tu crois que… tu pourrais m'avoir un entretien ? 

 

15000 Pokédollars, et en commençant en bas de l'échelle… Elle commençait à se projeter. En réalité, contrairement à ce qu'elle pouvait raconter, Jane ne faisait pas ça uniquement pour l'argent, ni pour offrir une meilleure vie à John. Elle le faisait avant tout pour elle, pour le frisson. Lorsqu'elle élaborait des scénarios de vols sophistiqués, elle se sentait puissante, intelligente, spéciale, et surtout, libre. Le fait d'agir contre les lois, dans l'ombre, lui procurait un sentiment incroyable. Rien que pour ça, l'idée d'intégrer une machine si bien huilée la faisait plus que rêver. La Team Rocket, c'était autre chose que ce petit groupe de bras cassés qui vendait des breloques au plus offrant dans un périmètre restreint autour de Soleilville… 

 

– Évidemment, compte sur moi ! Est-ce que tu vas l'dire à ta mère ? 

– On verra s'ils veulent me recruter d'abord. Je serai mieux payée qu'en travaillant à la banque à mi-temps, ça c'est sûr… 

– Et pour ton frère ? 

– Je verrai ; il pourrait rester au pensionnat la semaine. Ce serait juste un job temporaire, tu sais, le temps de payer la maison… 

– Je parlerai de toi au type du recrutement, t'en fais pas. Bon c'est pas qu'j'm'ennuie mais… j'ai des choses à faire. Bonne soirée Martha, j'espère qu'on se reverra là-bas. 

 

Et Franck claqua sèchement la porte de la voiture, avant de regagner son pick-up, puis il disparut dans le brouillard. 

 

Dans une pièce sombre au sous-sol du Casino de la ville, Céladopole, Kanto. 1972 

 

– Et vous êtes réceptionniste dans une banque, c'est ça ? 

 

Jane s'était bien habillée : petite robe à pois, escarpins noirs, et bien sûr, elle portait ses grosses boucles d'oreilles orange, qu'elle ne quittait jamais. Après tout, c'était tout de même un entretien d'embauche, même s'il permettait d'intégrer une organisation criminelle. L'endroit fichait d'ailleurs la chair de poule, et faisait davantage penser à une salle d'interrogatoire plutôt qu'à un bureau. Une large table de bois séparait la jeune femme de la vieille dame en face d'elle, et la faible lumière suspendue au-dessus de leur tête balançait de gauche à droite dans un grincement terrifiant. 

C'était la première fois que Jane allait jusqu'à Céladopole, qui était une grande ville, et elle était assez impressionnée par le prestige du Casino qu'elle avait traversé pour arriver jusqu'ici. Elle replaça ses cheveux violets derrière son oreille, se fendant de son plus beau sourire. 

 

– Oui tout à fait ! J'ai le sens du contact, je suis très chaleureuse ! J'ai aussi travaillé comme vendeuse au marché, à Soleilville, tout le monde me connaît là-bas, et les gens m'adorent ! 

– Ce n'est pas vraiment ce genre de compétences qui nous intéresse, Mademoiselle, dit la vieille avec un air détaché. Elle portait de petites lunettes en métal avec une chaîne clinquante. 

– Oh mais si, croyez-moi !, insista Jane. Je peux justement être plus persuasive et endormir la vigilance des gens. Je peux être très douée pour échafauder des plans, d'ailleurs. J'ai aidé ma mère – qui est une criminelle notoire – à braquer plusieurs endroits… Enfin, je faisais juste les plans, moi, je n'allais pas sur place, mais bon… J'ai aidé pour des vols de musées, d'expositions, des coffres de banques et même chez des particuliers ! Nous volions des objets demandés par des acheteurs, puis on leur revendait avec une bonne marge. Mon ami Franck, que vous avez engagé, a dû vous le dire, il a travaillé avec moi à chaque fois. 

 

Son interlocutrice restait placide, alors Jane reprit, tentant de se vendre au mieux, tout en comblant le silence gênant qui embaumait la pièce sordide.

– Et euh, oui je… je dresse des Pokémon aussi. J'ai un beau Mentali, quoi qu'un peu vieux, et un Minidraco maintenant. Je l'ai gagné aux cartes, contre un homme de Parmanie… J'ai donc perdu mon Roucarnage, mais il me semble avoir gagné au change ! J'ai aussi de bons réflexes, une bonne vue… et je sais grimper à la corde ! Et de ce fait, je suis aussi douée aux jeux de cartes. 

 

La vieille Yolande la détaillait de haut en bas avec un air impassible à glacer le sang. Durant tout son speech, elle n'avait pas exprimé la moindre émotion, rien. Il faut dire que Jane avait un air terriblement cruche, c'était certain, mais il lui semblait voir un bon potentiel, bien caché sous tous ces bons sentiments. Yolande tapota nerveusement son stylo contre la lourde table en bois sculpté d'un large R en son centre, puis fit sauter une cigarette de sa poche. Elle avait plutôt l'habitude de voir des petits malfrats qui voulaient se faire plus d'argent tout en ayant l'organisation pour couvrir leurs arrières. Avoir une raison légitime de faire le mal, en somme. Que faire, que faire. Elle était si différente… Cela dit, elle avait quand même permis à plusieurs criminels de voler des choses de valeurs, et sans être inquiétés, et elle avait l'air d'avoir le sens des affaires, ce qui était un bon point. Sans compter que Franck, qui l'avait chaudement recommandé, ne tarissait pas d'éloges à son sujet. 

 

– Bon, écoutez mon p'tit, vous allez rencontrer ma patronne, dit-elle en tapotant sa cigarette sur le bord du cendrier. C'est elle qui décidera si oui ou non vous pouvez travailler pour nous… 

– Avec vous, corrigea Jane. Je veux travailler avec vous, madame, pas pour vous. 

 

La vieille leva un sourcil, surprise par le toupet dont elle avait fait preuve, avant de souffler un nuage de fumée et de prendre le combiné du téléphone pour appeler Mme Boss, celle au sommet de la pyramide, la fondatrice et directrice de la Team Rocket. 

 

– Madame, j'ai trouvé la remplaçante de Peter. Comment ? Oui, elle est ici. Elle s'appelle Martha-Jane Austin. 

– C'est Jane, tout court. Jane Austin, madame. 

 

Oui, elle n'en doutait plus vraiment désormais, la petite Jane allait faire de grandes choses. Elle était impertinente et sûre d'elle : Mme Boss allait l'adorer… 

 

QG de la Team Rocket, Jadielle, Kanto. 2008

 

Sous la vitre du grand cadre se trouvait une photo de famille. On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une famille ordinaire : il y avait Giovanni – le chef – au milieu, dans son indissociable costume orange, et à ses côtés se tenait sa femme, Ariane, vêtue d'un ensemble tailleur blanc, ses cheveux rouges coiffés en arrière. Près du patriarche se trouvait sa fille, d'environ 7 ou 8 ans, Marcia, ressemblant traits pour traits à sa mère, qui, elle, tenait contre sa poitrine un bébé joufflu, Silver, arborant la même tignasse rouge que sa grande sœur. 

Derrière eux, en retrait, une femme aux cheveux noirs de jais enveloppée dans un chandail en vraies plumes de Roucarnage. Elle se soutenait sur des canes étincelantes, semblant avoir été taillées dans de l'ivoire de Donphan. Elle n'était pas au premier plan, et pourtant elle en imposait bien plus par sa prestance que toute la famille réunie. 

Dans le bureau du Boss, Jessie, James et Miaouss – fraîchement revenu d'Alola –, attendaient que ce dernier ne débarque avec sa secrétaire, pour leur annoncer leur prochaine mission. 

Si Miaouss et son équipier aux cheveux lavande tentaient de deviner ce que pouvait bien contenir le précieux coffre-fort du Boss — De l’argent ? Des diamants ? De la drogue ? Des doigts congelés, coupés à des ennemis pour intimider les familles ? Des Pokéball contenant des Pokémons fabuleux ? — Jessie, elle, n'écoutait rien du tout, absorbée par la photo. Elle se souvenait distinctement de cette journée de 1992, lorsque Giovanni avait sobrement pris la parole, sa coupe de champagne à la main : « L'académie Rocket est enfin prête à ouvrir ses portes, c'est un grand jour pour la familia, levez-vous ! Jessica va nous prendre en photo ». Et elle s'était exécutée, à contrecœur, comme d'habitude. Le plus ironique peut-être, c'est que ce fut lors de l'une de ces réunions en l'honneur de sa mère disparue… et qu'elle n'était même pas sur la photo, parmi ceux qu'elle devait pourtant, à l'époque, considérer comme étant sa Familia

 

– Merci d'avoir patienté, dit le Boss en pénétrant la pièce, son Persian à ses pieds. L'habile chat le suivi jusqu'à son imposante chaise en cuir sur roulettes, avant de sauter gracieusement sur ses genoux. Matori suivi, et déposa une pile de documents sur le bureau. 

– Aucun problème…, commença James avant que la secrétaire ne le coupe aussi sec. 

– C'était une formule de politesse, nous nous fichons complètement de votre temps. Bon, trêve de bavardages, le nôtre est précieux : nous avons sélectionné une équipe compétente pour la prochaine région dans laquelle nous souhaitions nous implanter. Par conséquent, votre affectation est annulée : nous avons besoin de vrais professionnels du terrain.

– Sauf votre respect, nous sommes des professionnels du terrain, et… 

Le doigt levé timidement comme un enfant dans une salle de classe, James fut brutalement coupé par Jessie, encore. 

– … et comme vous le savez nous sommes les meilleurs, alors vous allez envoyer qui, hein ? CASSIDY ?! 

– Vous avez effectivement par le passé élaboré des bases dont les plans seront très utiles à vos remplaçants, beau travail, félicita Matori qui, à en juger par sa voix monocorde et son visage impassible, n’avait pas l’air de les féliciter sincèrement. Vous quitterez les lieux cet après-midi pour Sevii et ferez l'inventaire. Ensuite nous auront une série d'autres missions en interne, ici même, à l'académie. Tout ceci concerne une mission confidentielle et très spéciale, alors appliquez-vous à la tâche. On se voit à votre retour. Rompez. 

– RAAAAaaaaahhhh !!!!! 

Sans plus attendre, suite à ce rendez-vous des plus déplaisant, Jessie n'avait pas pu se contenir, et le mur avait fait les frais de sa colère. Le sbire qui gardait la porte de Giovanni l'interpella. 

- Ehhh ! Il faudra payer pour faire reboucher le trou ! 

– La ferme, toi ! 

L'inventaire : une tâche ingrate et souvent affectée aux auxiliaires dont Mondo faisait autrefois parti, cependant Matori en avait décidé autrement, cette fois. Afin de laisser une équipe de « professionnels du terrain » faire le travail à leur place ? Sérieusement ? C'était tellement injuste, insultant ! 

– Je suis si curieux de savoir en quoi consiste cette mission spéciale… On va peut-être enfin passer agent de classe A, qui sait !, spécula James. 

– C'est c'quô j'disais ! À nous lô carte de cantine premium ! 

– Le rab de frites réservé aux hauts gradés sera bientôt à notre portée, Miaouss ! Notre rêve va se concrétiser ! 

– En étant envoyé à Sevii ? Vous rêvez, bande de crétins…, se moqua Jessie. J'en reviens pas qu'ils continuent de se payer notre tête après tant d'années de bons et loyaux services ! 

Mais malheureusement pour Jessie, personne n'en avait rien à faire de ses complaintes – après tout, c'était son sport favori, et ses équipiers n'y prêtaient plus grande attention. De plus, la conversation précédente les avait mis en appétit. 

- Eh, on s'rait pas mardi ?, se rappela James. 

– Bô si, pourquô ? 

– C'n'est pas le jour du petit-déjeuner continental à la cantine ? 

– Ohhh Jâmes, tu es un génie ! 

Enjoués, les garçons pressèrent le pas pour foncer petit-déjeuner, semblant se ficher complètement de l'avenir de leur carrière. Jessie, elle, ne bougeait pas, faisant la moue. 

– Tu n'viens pas avec nous, Jessie ? 

– NON MERCI !, cria-t-elle en fronçant les sourcils. On vient déjà d'être rétrogradé, tu veux en plus que je prenne du poids ?! Ma plastique, c'est mon plan B j'te signale ! 

– Bô ça en f'rô plus pour nous alors, dit Miaouss en haussant les épaules. 

– Tu n'auras qu'à prendre une pomme ! Et on n'est pas rétrogradé Jessie, on sera peut-être même augmentés ! Et puis, vois le bon côté des choses : on va pouvoir oublier un peu les morveux, et sans avoir à dépenser notre argent dans des robots branlants ! À nous les économies ! 

– Tu l'ô dis bouffi ! J'vais ônfin pouvôir m'ôcheté le robot cuiseur de nouilles dônt j'ai toujours rêvé ! Et servir son côfé au Boss tous les jours ! Lô pied… ! 

– Si vous l'dites. Je vous rejoins tout à l'heure, je vais faire mon sac et passer voir mes Pokémons à l'entrepôt. 

 

Jessie tourna alors les talons et fonça dans leur dortoir. L’inventaire ! Elle ne s'en remettait pas. Elle s'écroula rapidement sur le lit et se massa doucement le front, vexée. « Tu seras agent d'élite, comme ta mère », mais oui, bien sûr ! Depuis qu'elle était sur le terrain, elle n'avait effectué que des missions sans intérêt, et même après avoir (faussement) démantelé la Team Aqua et Team Magma, ils n'avaient pas eu droit à beaucoup plus d'avantages… Ça commençait à faire bien trop longtemps qu'ils n'avaient pas la vie qu'ils méritaient ! C'était tellement injuste que Cassidy et Bœuf soient bien mieux vu qu'eux, alors que c'était grâce à elle que cette crétine finie connaissait l'existence de l'organisation ! Et voilà que ces deux imbéciles étaient tombés dans le panneau de la mission top secrète… Non mais qu'est-ce qu'ils pouvaient être naïfs ! Ou alors, c'est elle qui était parano ? Sûrement à cause de ce fichu mal de tête… 

Jessie lança alors un regard sur le radio réveil, et en voyant l'heure, elle se dit qu'il était encore bien assez tôt pour pouvoir finir sa nuit au calme, sans ses deux nigauds d'équipiers. Elle se glissa alors sous les couvertures, et profita de ces quelques heures de libre devant elle pour se laisser aller à un sommeil réparateur, qui l'aiderait probablement à rester jeune et belle. 

 

Céladopole, Kanto. 1972 

 

Jane arriva à hauteur d'une ruelle mal éclairée, lugubre. Sur les murs décrépis par le temps, on pouvait voir danser des ombres de Magirêve et de Polichombr çà et là, ressemblants à des fantômes de jeunes femmes en robes de mariée. À cette pensée sordide, elle fut parcourue d'un frisson glacé, tandis qu'elle avançait à tâtons, la pluie ayant rendu les pavés glissants. Elle marcha ainsi au hasard des rues sombres, jusqu'à un bar dont le nom était illisible, la faute à la moitié des néons qui ne fonctionnaient plus : La « CASA DE GLORIA ». 

Elle poussa la porte battante et découvrit alors pour la première fois cet endroit qui allait changer son destin, un endroit coloré, vivant, contrastant complètement avec l'extérieur. Les murs étaient oranges et criards, et au fond, de gros rideaux de satins mauves séparaient la cuisine de la salle remplie de tables de bois. Des bols en terre cuite à moitié remplis d'olives avec des cures dents gisaient partout, ainsi que des verres entamés. Sans doute appartenaient-ils à ces gens qui dansaient, au milieu de la pièce, lascivement sur de la musique latine jouée par des musiciens à épaisse moustache et sombrero. Aux murs, de grands tableaux colorés représentants des paysages, des créatures mythologiques, ou des formes abstraites. On pouvait aussi voir des affiches pour participer à des soirées tango, des séances de méditation avec des Charmina, ou encore des initiations au tissage de laine de Frison, pour faire des ponchos et des bonnets. C'était si exotique… 

Jane se sentait un peu perdue, il fallait dire que l'endroit sentait fort la friture. Une femme d'une quarantaine d'années, le teint hâlé et couvertes de bijoux clinquants, s'approcha d'elle, un torchon sur le bras. 

 

– Installez-vous au bar ma jolie, qu'est-ce que je vous sers ? 

– Oh je ne sais pas… Quelque chose qui se marie aussi bien avec une bonne nouvelle qu'avec une mauvaise, vous avez ? 

– La sangria que je fais avec les baies de mon jardin soigne tous les maux, ma belle. Qu'est-ce qui vous tracasse ?, demanda la femme tandis que Jane prit un siège. 

– Mon petit frère s'en va ; il a eu 10 ans, ça y est. Il veut devenir dresseur Pokémon. Je viens de décrocher un nouveau travail ici, à Céladopole, pour pouvoir lui offrir une vie meilleure. Mais lui préfère partir, alors… je me retrouve seule dans cette ville. Merci pour le verre, dit-elle tout en faisant tourner la paille ornée d'un petit parasol. 

– Vous savez, je suis partie de mon pays natal qui est très loin d'ici, en Amérique. Mon mari devait me rejoindre, mais il n'est jamais venu, et vous savez quoi ? Je remercie chaque jour Arceus pour ça, car il était fainéant, et ici j'ai rencontré un homme bien mieux. Santé ! À votre nouveau travail ! 

 

La femme leva son verre, et Jane cogna le sien contre, dans un tintement. 

– Votre frère va voyager, c'est très bien ! Quand il reviendra, vous pourrez partager vos expériences et vous enrichir d'une façon bien plus profonde qu'avec de l'argent, croyez-moi ! 

– Vous avez sûrement raison, dit Jane, amèrement. 

S'enrichir autrement… La jeune femme songea aux frissons ressentit, lorsqu'elle avait aidé sa mère à chaque fois, et à toutes les nouvelles aventures qui l'attendait. Elle allait devoir aider l'organisation Rocket à échafauder des plans d'action pour voler des œuvres d'arts, des objets de valeurs, des pierres évolutives et plein d'autres choses qui n'étaient pas à la portée de n'importe qui. Sa responsabilité était assez limitée, finalement, elle ne serait pas en première ligne face aux dangers. En soit, cela ne différait pas beaucoup des missions qu'elle effectuait pour sa mère, mais cette fois-ci, elle aurait un véritable emploi, bien payé, et bien mieux couvert. Mme Boss lui avait même dit qu'elle pourrait ensuite évoluer, diriger des équipes. C'était un poste en or, bien mieux qu'à la banque, dont elle avait démissionné en prétextant avoir été choquée par le braquage bidon. 

 

– Et alors, c'est quoi ce nouveau travail ?, demanda la femme tout en versant des tortilla chips dans un bol en céramique.

Jane sourit : elle ne pouvait pas lui dire la vérité, même si elle l'aurait souhaité plus que tout. De toute façon, elle n'aurait pas pu : son contrat l'en empêchait, et à l'autre bout du comptoir, un policier sirotait une bière. 

– Je travaille dans la recherche, les avancées technologiques. 

En soi, elle n'avait pas vraiment menti. 

 

« Les choses qui nous intéressent sont des données sensibles, des documents importants, du matériel ou des objets qui s'avèreraient utiles pour nos prochaines missions. Vous serez amenée à visiter en amont et sous couvertures des lieux, puis vous échafauderez des plans pour que nos équipes se rendent sur place afin de subtiliser ce qui nous intéresse… tout en optimisant les coûts au maximum, évidemment », avait expliqué Mme Boss. Avec son large châle en véritable fourrure de Pashmilla, ses cheveux noirs Corboss parfaitement peignés et sa cigarette fumante entre ses lèvres rouge sang, elle impressionnait beaucoup Jane, qui avait souri, enthousiaste. 

– Je signe où ? 

 

-

Dans ce bar miteux, Jane avait commandé un plat typique à base de haricots rouge. Lorsque la serveuse revint avec un pichet d'eau, elle la vit promener sa fourchette dans le plat sans la porter à sa bouche. 

 

– Et voilà pour vous, ma jolie : de l'eau bien fraîche ! Vous avez un endroit où dormir cette nuit ? 

– Merci. Non, je n'ai pas encore trouvé de logement sur place… J'ai toujours ma maison à Soleilville bien sûr, mais ça fait beaucoup de route, surtout lorsqu'il pleut. Je trouverai une auberge pour ce soir et puis, je verrai bien. 

– Nous avons des chambres à l'étage, si ça vous intéresse ! Nous les louons au mois, et la première semaine est gratuite pour les amis ! 

Jane sourit encore. Décidément, Gloria était une véritable crème. Elle songea au combien elle avait de la chance d'avoir pénétré dans ce bar, qui à première vue ne payait pas de mine, lorsqu'une voix s'éleva derrière elle. 

– Vous verrez, c'est un endroit très sympa où il fait bon vivre ! J'y suis deux à trois nuits par semaine ! Et c'est un gage de qualité croyez-moi, je suis très maniaque et aussi très à cheval sur les règles de vie en communauté ! 

 

Jane se retourna et vit, assis à côté d'elle au comptoir, le policier qu'elle avait aperçu plus tôt. Surprise, elle eut un geste de recul, un peu décontenancée de parler à un représentant des forces de l'ordre au vu de sa récente prise de poste. 

– Je n'en doute pas une seconde, et vous êtes… ? Un flic ? Un strip-teaseur ? Mr. Propre ? 

– Et qui vous dit que je ne peux pas être les trois ?, taquina-t-il. 

Jane rougit un peu en voyant le sourire ravageur du jeune homme. Il était plutôt grand, brun. Un très beau garçon, dont la musculature bien dessinée se devinait au travers de son uniforme près du corps. Elle but une rasade de son verre et reprit la parole. 

– Je suis Jane. Jane Austin. Je suis nouvelle en ville, et à priori je suis votre nouvelle voisine, dit-elle tout en lui tendant la main. 

Le policier la prit délicatement, avant de la serrer, dévoilant qu'en plus de toutes ses qualités apparentes, il avait les mains terriblement douces. 

– Et moi je suis Philip. Philip Cunam, de la police de Céladopole, mais vous pouvez m'appeler Phil… ou Mr. Propre si vous préférez ! 

 

QG de la Team Rocket, Jadielle, Kanto. 2008 

 

- J'suis plein à crôquer, j'vais explôsé, j'vais faire une sieste mwô !, déclara Miaouss. 

– Tu n'veux pas un café de la machine ?, proposa James. Celui de la cafétéria est infect, un vrai jus d'chaussettes ! 

– Boh si j'bwô du café j'dormirai plus ! 

– Tu as raison Miaouss, va t'reposer un peu ! Je passerai chercher mes Pokémons au retour, à tout à l'heure ! 

 

Une fois seul, James parcouru le long couloir jusqu'au large tableau d'affichage où s'arrêtait la queue pour la machine à café. Des flyers étaient épinglés un peu partout. 

 

« Concours de crachats derrière le terrain d'entraînement demain soir, venez prouvez que vous en avez dans la gorge ! » 

 

« Soirée spéciale au bar à strip-tease de Céladopole le 17, ramenez vos liasses de Pokédollars à glisser dans les strings. » 

 

« Pokémon perdu : avez-vous vu ce Malosse ? Facilement reconnaissable, il lui manque l'oreille droite. » 

 

« À vendre : Robot Rhinastoc avec lance-filets intégré. En parfait état, construit à la main et encore garanti. » 

 

Le jeune agent était absorbé par ces inepties lorsqu'un regard noisette s'arrêta sur lui. C'était la première fois qu'elle le voyait, du moins en vrai, en dehors de son image sur un écran. Et il était encore plus beau, d'ailleurs. À l'abri des regards, Jolene jeta son café encore plein à la poubelle, et pris place dans la queue, juste derrière lui. Elle fit alors mine de s'intéresser au tableau, elle aussi. 

 

– Tu, euh, vous… comptez y aller aussi ? 

– J'vous d'mande pardon ?, répondit James, surpris. 

– À la fête organisée, demain soir ? 

 

James regarda l'annonce « Petite sauterie dans la salle de réception. Pour danseurs aguerris et buveurs de limonade expérimentés » et se tourna vers Jolene d'un air désolé. 

– Nous serons à l'entrepôt, mon équipe et moi, alors… non, malheureusement. Mais sachez que je suis moi-même un excellent danseur, et un fin connaisseur de limonade puisque je collectionne leurs capsules de bouteilles ! 

La jolie blonde étouffa un rire, avant de rebondir. 

– À l'entrepôt à Sevii, c'est ça ? 

– Exact, oui. 

– Je crois que l'on fait partie de la même mission ! Jolene Parker, de l'analyse technique et sécurité informatique, dit-elle en lui tendant la main. 

En réalité, la jolie blonde savait pertinemment qu'ils allaient faire équipe, et pour cause ! Elle l'avait elle-même composée, et avait choisi le trio pour une seule et bonne raison : travailler avec le beau garçon qu'elle avait repéré à Alola. Intéressé par la situation, James attrapa sa main vivement, les yeux écarquillés et avides de réponses. 

– James Morgan, je suis agent de terrain. La même mission, vous dites ? Alors comme ça, vous êtes au courant pour la mission top secrète ? 

– Oui, bien sûr ! Vous ne le savez pas encore ? 

– Ah non, tout ce que l'on nous a dit, c'est que c'était une mission très spéciale, mais j– 

– Bon, tu bouges tête de nœuds ?! 

James se retourna vers le sbire qui l'avait interpelé : un gros costaud à l'air plutôt apathique. Il était tellement happé par sa discussion qu'il n'avait pas vu que la place était libre. Dans un sourire crispé, le jeune homme s'excusa platement avant de sélectionner « Café allongé » et de sortir sa carte de cantine qu'il déposa sur le lecteur… mais elle bipa en rouge « CRÉDIT ÉPUISÉ ». 

 

Pressé dans ses gestes par le baraqué derrière Jolene qui commençait à s'impatienter, il se mit à chercher nerveusement des pièces dans ses poches, mais comme à l'accoutumée, Jessie était déjà passée par là et les avait toutes subtilisées. Pris de court, il se mit à chercher une pièce dans des endroits improbables lorsque Jolene sortit alors sa carte à elle, dévoilant qu'elle était dorée, gravée de l'inscription « Carte premium, agent de classe A+ ». James pensa immédiatement à Miaouss, et ô combien il serait jaloux s'il voyait que Jolene avait la carte dont ils rêvaient depuis toujours. 

 

– Je vais payer votre café, déclara-t-elle naturellement avant de continuer sur sa lancée en voyant que James ouvrait la bouche pour protester. Non, il n'y a pas de soucis, ça me fait plaisir. 

– Je suis confus, je te rembourserai…, dit-il, penaud. 

– Non, vraiment, ça ne sera pas nécessaire, mais… est-ce qu'on se tutoie maintenant ?, demanda-t-elle alors avec un sourire jusqu'aux oreilles, un peu gênée. 

– Ooooh non, quel idiot !, paniqua-t-il. Décidément je n'sais pas quel Apitrini m'a piqué aujourd'hui mais je n'suis pas dans mon assiette ! 

– C'n'est pas un problème, on peut se tutoyer, au contraire. Et concernant la mission, je ne peux pas en parler ici, mais on peut se rejoindre ce soir, si tu es disponible. On peut dîner ensemble, et je te dirais tout, d'accord ? 

– Ce serait avec plaisir, mais nous partons dès cet après-midi pour l'entrepôt, alors… 

– Oui, l'entrepôt ! Bien sûr, j'avais oublié, dit-elle dans un sourire embarrassé. Et est-ce que vous… tu… as un numéro de téléphone ? 

– Malheureusement non, mon équipière l'a cassé… Mais j'ai une adresse e-mail ! Elle n'a pas encore eu la peau de l'ordinateur. 

– Ton équipière m'a l'air un peu maladroite. 

– C'n'est pas le mot juste, je dirais plutôt impulsive. 

– Est ce que c'est juste… du travail, ou est-ce que c'est ta petite amie ? 

– Ma petite amie ? 

James eu un rictus nerveux : pourquoi diable tout le monde avait tendance à croire que son équipière et lui entretenaient une relation plus qu'amicale ? Bon, il faut dire qu'ils étaient tout le temps ensemble, qu'ils étaient très complices et proches, toujours à se taquiner… mais Jolene ignorait tout ça, alors quoi ? On ne pouvait plus avoir d'amis du sexe opposé sans éveiller les soupçons maintenant ? Le jeune homme s'imagina une fraction de seconde comment serait sa vie s'il était effectivement le petit ami (ou le larbin) de Jessie : il se vit alors en train de porter des sacs tandis qu'elle dépenserait le peu d'argent qu'ils ont en shopping, faire les poussières alors qu'elle serait affalée dans le sofa, s'occuper de tous les documents administratifs pendant qu'elle ferait ses ongles, etc. Une vie où elle choisirait systématiquement le programme télé, le menu du soir, la destination de leur vacances… et finalement, il se dit qu'en dehors de la dimension charnelle, il vivait déjà comme tel. 

– Non non, c'est seulement une amie ! Je n'ai pas le temps pour ces frivolités, mon travail me prend tout mon temps, je suis sans cesse occupé à arpenter les routes ! À débusquer les honnêtes gens de leurs Pokémon ! 

– Oui j’imagine ! Le crime paie bien mais il laisse peu de place à l'amour il faut croire…, lança-t-elle dans un sourire contrit. Je suis désolée mais je vais devoir me dépêcher ; j'ai un rendez-vous important à Safrania, je suis déjà en retard ! À bientôt James, j'attends un mail de ta part… 

 

Le sourire béat suite à l'annonce du célibat du jeune sbire aux cheveux lavande, Jolene replaça sa longue natte correctement sur son épaule avant de déposer ses lèvres sur la joue de James, tandis qu'elle glissa sa carte de visite dans sa poche. 

– À bientôt… 

– Oui, à bientôt euh… ? 

Mais elle partit, laissant James un peu hébété, la main sur sa joue encore chaude du baiser volé par sa supérieure, dont il n'avait pas retenu le prénom… 

 

Une fois leurs bagages bouclés, Jessie, James et Miaouss se dirigèrent vers le hangar afin de récupérer leur ballon, lorsque le sergent Devon leur annonça la bonne nouvelle. 

– Votre chargée de mission a demandé à ce que vous ayez un dirigeable pour partir aujourd'hui. Le mini frigo est plein. Signez ici. 

– Notre chargée de mission ? Mais qui ça ?, demanda James, un peu gêné. 

– Euh, je n'ai pas son nom sur les documents, attendez… 

– On s'en fiche ! Allez, donnez-moi ce stylo que je vous signe un autographe !, s'exclama Jessie en coupant grossièrement la parole du sergent, tandis qu'elle s'engouffra plus vite que la lumière dans le flambant dirigeable noir brillant marqué d'un R rouge. 

Des étoiles dans les yeux, Miaouss la suivit, fonçant presque illico vers le frigo avec Qulbutoké, tandis que leur comparse se demandait si ce n'était pas un coup de… Joanne ? Jody ? Peu importe, il était sûr que cela venait d'elle, et si ça pouvait sembler être une bonne nouvelle qu'une supérieure les aient à la bonne, il ne fallait pas oublier qu'elle l'avait embrassé ! A cette pensée, il se senti tout bizarre. Devait-il en parler à ses acolytes ? 

 

Céladopole, Kanto. 1975 

 

Dans la chambre de Jane, au sein de l'auberge latine, les souvenirs s'étaient accumulés. Elle n'avait jamais souhaité en prendre une au QG, déjà parce qu'elles étaient toutes en sous-sol et qu'il n'y avait pas de fenêtres, mais aussi et surtout parce qu'elle aimait « la Casa de Gloria » et ses habitants qui étaient tous si joviaux, gentils et serviables. La cuisine y était délicieuse, bien meilleure qu'à la cantine de la Team Rocket, et elle avait la sensation qu'ici, c'était son jardin secret. Son Éden. Qu'une partie d'elle qu'elle ne pouvait pas exprimer en étant agent pouvait fleurir ici. C'était ce dont elle avait besoin pour se sentir complète. Du moins c'est ce qu'elle ressentait, allongée dans le lit défait, auprès de son petit ami depuis presque 3 ans, déjà. Au mur, un grand tableau en liège sur lequel étaient épinglées des photos d'eux devant de beaux paysages : il y avait le mont Argenté, le marché de Poivressel, la tour radio de Doublonville, la tour Cendrée, le temple de Rosalia, un immense bateau de croisière dans le port de Carmin-sur-mer, les termes de Ludester, des cascades, des déserts, les cabanes dans les arbres de Cimetronelle, les plages d'un peu partout dans le monde, des glaciers, le palais Chaydeuvre, l'aquarium de Roche-sur-Gliffe, les champignons lumineux de la forêt de Corrifey… Sur chaque image, ils souriaient, ou s'embrassaient, heureux d'être dans leur bulle pour des week-ends ou des vacances, loin de leur quotidien. Jane avait pourtant l'occasion de voyager dans le cadre de ses missions, mais jamais de flâner, et surtout, il n'y avait pas Phil. Son rêve de découvrir le vaste monde s'était enfin concrétisé, sa vie avait radicalement changée, et elle ne se souvenait même plus des jours sombres qu'elle avait pu vivre auparavant. Engagée à la base comme conceptrice de plans diaboliques, elle était passée agent de terrain, en classe B, puis elle avait évolué en classe A, toujours sous l'aile protectrice de sa patronne, avec qui elle avait noué des liens très forts, et qu'elle considérait comme un modèle. 

 

Il faut dire qu'à la différence de sa mère qui ne cherchait qu'à récolter de l'argent, Mme Boss avait un vrai objectif, une réelle vision d'ensemble. L'argent était bien sûr très important, la base, mais elle souhaitait avant tout contrôler la région, avant de dominer le monde. Elle s'intéressait aux nouvelles technologies, à ce que les progrès scientifiques pourraient apporter aux armes et aux autres matériels, aux Pokémons, afin de les rendre plus forts. Elle ne voyait pas uniquement son propre profit, mais plutôt celui de toute la Team Rocket en tant que grande famille. À l'origine, elle l'avait créé afin de survivre à la guerre : une protection contre l'ennemi, et une opportunité de récupérer sa part du gâteau sans prendre parti pour aucun camp. C'était l'expression d'un « contrepouvoir », de la liberté. Ce dont Jane avait toujours rêvé, en somme, après avoir souffert du monde injuste et cruel dans lequel elle avait grandi et dans lequel elle avait dû lutter. Elle en venait même à comprendre sa propre mère, même si cette dernière avait vu beaucoup trop petit. 

 

Grâce aux idéologies de Mme Boss, elle vivait désormais de façon heureuse, paisible. L'argent n'était plus un problème. La maison de Soleilville était devenue une résidence secondaire, et elle n'avait plus jamais eu de retard sur l'emprunt, qu'elle remboursait chaque mois dans les délais. John voyageait à travers les régions, en quête de badges et d'aventures. Après avoir tenté la ligue Indigo, il avait visité Johto, et cette année il préparait la ligue Sinnoh. Jane lui envoyait régulièrement de l'argent, des photos et des cadeaux, et lui, des cartes postales. Maya, elle, était décédée l'an dernier, en prison, après être tombée malade. C'était la dernière fois qu'elle avait vu son petit frère en chair et en os, lors des funérailles. Elle y avait également retrouvé Franck, son collègue, qui avait fini par évoluer lui aussi : il était désormais en classe B+, et travaillait sur des missions plus importantes. Pour le remercier de l'avoir fait engager, elle lui avait offert une moto qu'il adorait. 

 

La vie était donc douce, belle, et dans les bras du policier qu'elle avait rencontré ici même à l'auberge, et qu'elle n'avait plus quitté depuis qu'ils avaient échangé leurs premiers mots, elle somnolait un peu, dessinant de petits cercles du bout de ses doigts sur son torse musclé. Elle avait tant envie de rester là pour toujours… mais malheureusement, il l'extirpa de son état de grâce, d'un coup sec, lorsqu'il vit l'heure sur le radio-réveil. 

 

– Mince, il est déjà 21h… j'ai une mission importante à l'autre bout de la ville, quelle poisse ! 

 

Il se leva d'un bond tandis que Jane enlaça son oreiller de ses bras, lascive. 

 

– Oh non… ! Je pensais que tu serais là toute la nuit, pour une fois… Tu dois encore filer ce type qui vole des voitures et qui a tué une jeune femme ? 

– Non ma chérie, ils ont refilé l'affaire à Marvin. Ce soir je suis sur un gros coup !,dit-il en enfilant son pantalon. Ça va peut-être m'aider à décrocher cette promotion, en tout cas c'est le but ! 

– Un gros coup ?, répéta-t-elle en fronçant les sourcils. C'est pas dangereux, j'espère… 

– On sera toute une équipe, y a pas d'risques !, dit-il avant de l'embrasser furtivement. 

– C'est quoi comme gros coup ? Des trafiquants de drogues ? De Pokémon ?, questionna-t-elle tandis qu’il s’asseyait sur le bord du lit pour mettre ses chaussettes. 

– Tout ça à la fois j'imagine, et sûrement pire encore… Ils traînent dans tant d'affaires louches que je ne saurai même pas te le dire ! 

– Ce sont de vrais truands dis-moi… La mafia ? 

– En quelque sorte, oui ! J'enquête sur la Team Rocket. 

 

Jane senti son cœur se décrocher puis battre à toute vitesse tandis que ses pupilles se dilataient. Elle avait tellement bien réussi à compartimenter sa vie, pourquoi fallait-il que le central décide de confier ce genre d'affaire à son homme ? Il fallait qu'elle en sache plus : pour le bien de son couple… et celui de son organisation. 

 

– Oui j'ai entendu parler d’eux ! Ils sont dangereux, je n'aime pas trop l'idée que tu travailles là-dessus…, admit-elle, inquiète. 

– Roger veut que je participe à un projet important, pour appuyer ma demande de promotion, expliqua sa voix étouffée alors qu’il passait les bras et la tête dans son polo. Je n’ai pas vraiment eu le choix, mais je te rassure que je serais prudent. Je ne peux pas risquer de te perdre. 

– S’il te plaît, dis-m’en plus sur cette mission… Qu'est-ce que tu dois faire au juste ? 

– C'est au terrain vague, proche de la route 7. Ils doivent braquer un convoi qui transporte du matos scientifique, mais tu dois connaître tout ça mieux que moi ! Ils s'amusent à trafiquer l'ADN de Pokémon, du moins c'est la mission sur laquelle j'ai été affecté. Parce que les chefs d'accusation ne manquent pas, les équipes qui bossent sur eux en apprennent chaque jour des vertes et des pas mûres ! Meurtres, tortures, séquestrations, vols et recels, chantages, braquages à main armée, trafic d'armes… la liste est longue ! Mais évidemment c'est confidentiel ma puce, j'te fais confiance ! 

– Évidemment, oui. Tu t'en vas déjà ? 

 

Une fois son uniforme complétement enfilé, Phil ne perdit pas de temps et mis ses chaussures, avant de ranger son arme à sa ceinture. 

 

– Oui, je suis déjà en retard… À tout à l'heure, mon amour. 

 

Il embrassa encore Jane, avant de la serrer contre lui. 

 

– Si tout se passe bien, ce week-end on pourrait partir skier à Frimapic, qu'est-ce que t'en dis ? 

– Avec plaisir ! J'ai envie de m'améliorer, après Auffrac-les-Congères ! 

– Tu n'étais pas mauvaise du tout ! On achètera les billets demain, je dois vraiment filer… Je t'aime fort, Jane. 

– Moi aussi, je t'aime. 

 

Sur le qui-vive, en proie au stress, Jane attendit que Phil ait franchi la porte pour se précipiter sur son téléphone à cadrant rotatif, faisant défiler les chiffres de ses doigts fébriles jusqu'à sentir sa jambe trembler durant les longues secondes d'attente où la sonnerie au bout du fil la faisait tressaillir. Enfin, un homme grogna un « Allô ? Clifford, j’écoute ? » d'une voix grave. Jane ne tenait plus en place. 

– C'est moi, passe-moi Wanda, c'est urgent ! 

– Qui est à l'appareil ? 

– C'est Jane, imbécile ! Dépêche-toi ! 

– Une seconde… 

Jane s'assit au bord de son lit, nerveuse, se rongeant frénétiquement les ongles en attendant que sa patronne ne réponde, lorsque sa voix féline et autoritaire fendit le silence pesant. 

– Oui ? 

– Madame, annulez l'opération, tout de suite ! 

– Que se passe-t-il, Jane ?, voulu savoir Mme Boss, intriguée par son ton urgent. 

– Les flics sont au courant, ils couvrent la zone de Céladopole jusque Safrania ! Il faut avorter la mission ! 

En disant cela, Jane ne protégeait pas uniquement son organisation. Elle protégeait aussi Phil. 

– Quelle est ta source ? 

– Un policier qui vit dans mon auberge. J'ai tout entendu, ils déploient beaucoup d'hommes, ils savent tout, absolument tout ! Si on ne fait rien, ça va très mal se finir ! 

– Merda !, lâcha Mme Boss en italien, avant de reprendre son calme. Bien. Merci Jane, très bon travail, comme toujours. Je préviens nos agents, et toi ne lâche pas ce Galifeu ! C'est une mine d'or, j'ai besoin que tu puisses le filer. S'il te faut du matériel, fais passer ça en note de frais, mais attend peut-être le Black Friday avant… Ces équipements valent une petite fortune. 

– Entendu. 

Soulagée et coupable à la fois, Jane resta un instant immobile, toujours assise au bord de son lit. Duper celui qu'elle aime lui semblait impossible à réaliser, tout comme risquer que l'organisation puisse se faire dissoudre par la police… ou que Phil ne fasse le lien avec elle. Ils avaient l'air d'en savoir beaucoup trop. Elle était trempée de sueurs, parcourue par des vagues de chaud, puis de froid, angoissée au possible, tandis que son cœur continuait de battre la chamade. Cette situation, elle l'avait deviné dès lors qu'elle avait scellé ses lèvres avec celles de Phil pour la première fois. Elle savait qu'elle allait devoir mentir et composer deux vies aux antipodes, étant une criminelle, et étant en couple avec un représentant des forces de l'ordre, mais elle n'avait pas pu faire autrement, car elle aimait son travail autant qu'elle l'aimait, lui. Elle n'avait jamais pu, ni dû surtout, faire un choix entre les deux, mais bientôt, il se pourrait bien qu'elle y soit confrontée, et cela lui semblait être une véritable torture. Un choix impossible, et pourtant, elle allait devoir le faire, à son grand damne. 

 

Sur la table de chevet, près de la lampe, trônait un cadre avec une photo portrait d'elle et Phil, au mariage de l'un de ses collègues. Ils étaient tous les deux très bien habillés, le policier en smoking bleu marine, et Jane dans une longue robe orangée, une couronne de fleurs dans ses cheveux violets. Ce jour-là, Jane avait songé pour la première fois à son propre mariage, après avoir attrapé le bouquet. Malheureusement, la vie qu'elle avait choisi n'était pas compatible avec une vie de famille rangée… et c'était très douloureux à admettre, d'ailleurs. Si sa mère savait qu'en réalité elle suivait le même chemin qu'elle ! « Moi, au moins, je n'ai pas fait d'enfants pour ensuite les abandonner à leur propre sort », se dit-elle. 

 

Elle regarda l'image un instant, se souvenant à quel point elle venait de merder en trahissant Phil. Elle était tiraillée, déchirée entre l'envie d'aller au bout de ses convictions, avec Mme Boss, et l'envie d'être avec lui pour toujours, de se marier et d'avoir des enfants, de découvrir le monde avec la famille dont elle avait toujours rêvé, à l'époque où elle vivait encore à Soleilville. D'un geste sec, elle abaissa le cadre. Elle ne pouvait pas prendre parti, non, et elle n'allait pas le faire. 

 

Entrepôt Rocket, Îles Sevii, Kanto. 2008

 

– Et toi James, tu n'as rien à raconter ? 

– J'sûis sûr qu'il en a fait plus que c'qu'on crô… 

– Hein, que… qu'est-ce que tu veux savoir Jessie ? 

 

Dans l'eau brûlante, enveloppés d'une épaisse couche de brume, les trois amis n'avaient pas encore commencé l'inventaire : il faut dire qu'après avoir dévoré l'intégralité du mini frigo contenant des sandwichs de luxe à l'Écrapince et du champagne, ils n'avaient pas vraiment la tête à se mettre au travail… Cela faisait une éternité qu'ils n'avaient pas foulé l'île, depuis qu'ils avaient commencés en tant qu'agents, en fait. Et encore, ils n'avaient même pas fait l'inventaire, ils étaient juste venus rencontrer Mondo et récupérer leur tout premier ballon. 

À l'époque, il n'y avait pas de cabane pour les auxiliaires, juste un transat dans un vestiaire, mais depuis que le Boss et ses commandants y passaient plus de temps, un cabanon tout confort, ainsi qu'une source chaude cosy entourée de pierres sous une tonnelle, avaient mystérieusement jaillis de nulle part. 

C'est ainsi qu'ils s'étaient retrouvés là, repus, dans ce décor somptueux, entourés d'arbres fruitiers et de fleurs, avec une bouteille de liqueur de baie Framby bon marché, au lieu de travailler et de compter les missiles, robots, et autres poudres à canon du Boss. 

 

- Allez, ne fais pas l'enfant James, dis-nous tout ! 

– Mais je euh… je n'suis pas sûr d'avoir saisi… la question… ? 

– On vô savoir si t'as djô trempé ton biscuit ! 

– Mon… biscuit ? 

 

Dans ce bain bouillonnant, les joues rouges du jeune sbire passaient inaperçues, et pourtant il était bien plus écarlate que ses comparses, gêné au possible par cette interrogation. 

 

– Je, hm, je n'ai pas à répondre à vos Mammochoneries ! 

– Bohohoho, il dit çô parce qu'il l’o jamâis fait !, se moqua Miaouss. Et twô Jessie, t'ôs rien à rôconter ? 

– Ferme-la Miaouss, et passe-moi plutôt mon verre !, répliqua Jessie. 

– Allez quô ! 

– C'est personnel !

Dans la pénombre, James resta un instant stoïque, regardant Jessie boire une gorgée de cette écœurante bouteille avant de changer de sujet. 

 

Ils passaient une très bonne soirée à la base : cocotiers et tutti quanti avec un délicieux breuvage, bien qu'un tantinet écœurant, lorsque Miaouss avait gâché l'ambiance (du point de vue de James, du moins) en parlant de ses « expériences ». Ne vous méprenez pas, James savait très bien ce qu'il entendait par « biscuit », mais il n'avait juste aucune envie de parler de tout cela avec ces deux rigolos ! Il savait que Miaouss était un rustre Pokémon, un dragueur invétéré, et ça ne l'étonnait que peu qu'il ait déjà « jouer à criquon-criquette » à plusieurs reprises, après tout, les Pokémon avaient bien moins de tabous que les humains… mais qu'en était-il de Jessie ? Pourquoi n'avait-elle pas répondu à la question, elle ? Est ce qu'elle avait déjà goûté à la baie défendue elle aussi ? Il savait que c'n'était pas ses affaires mais tout d'même, c'était une amie proche et il pensait tout savoir d'elle ! Bien sûr elle avait déjà fréquenté des garçons, du moins il le supposait, mais de là à leur offrir… son innocence ? Non, c'était impensable ! Impossible ! Quand ? Ils étaient toujours avec elle… Elle lui en aurait parlé, il l’aurait su ! À moins que ce ne soit à l'époque du lycée ? Se pourrait-il que ses deux bons vieux copains soient des Casanova et qu'il l'ait ignoré jusqu'alors ? C'était peut-être personnel, mais il fallait qu'il en sache plus. Cependant, il n'eut pas le temps d'en placer une que Jessie lui coupa le Mystherbe sous le pied, d'un ton sec et agacé. 

 

– J'vais m'coucher, cette mélasse m'a dégoûté, passe-moi ma serviette Miaouss ! 

– Eh j'suis pô ton esclave, prend lô twô même !, s'exclama le chat en sortant de l'eau à son tour. 

– Tu viens, James ? 

– Oui oui, je vous rejoins… 

Assis dans son coin, il la regarda se lever, un peu hébété : pourquoi avait-elle pris la mouche tout à coup ? Non pas que ce soit inhabituel mais, ils s'amusaient bien et elle avait décidé de partir, comme si cette conversation l'avait retournée… À moins que ce ne soit vraiment cette boisson liquoreuse ? Il fallait croire que lui non plus n'avait plus les idées claires, parce qu'à peine eut-elle posé le pied à terre qu'il se surprit à la regarder bizarrement. L'idée qu'elle ait pu perdre sa vertu avec un homme ne l'enchantait pas… Avec qui était-ce ? Un inconnu ? Ce docteur Blanc chez qui elle avait logé quelques temps ? Quel goujat infâme ! Mais que pouvait-elle bien cacher ?

 

 

En sortant de l'eau, Jessie était retournée à la cabane prendre une serviette, tandis que Miaouss tituba jusqu'à son lit et s'écroula comme une pierre… Quelle petite nature ! Deux verres et on l'couchait ! À croire qu'à Hollywood il ne devait pas souvent sortir en discothèque, lui qui venait de se vanter d'un soi-disant passé sulfureux, il était tout bonnement pathétique… 

 

– Fallait pas boire si tu n'sais pas, imbécile ! 

– Bohé j'ai bu autant qu'twô, mais j'ai un plus p'tit gôbarit ! 

 

Jessie pouffa : quel crétin… M'enfin ça lui laissait le temps de profiter de la salle de bain, et toute seule ! Elle savait pertinemment que les histoires de Miaouss, c'était du vent : comment une telle créature aurait-elle pu s'envoyer à l'air avec autant de Pokémon ? C'était n'importe quoi, du baratin ! Si elle-même – qui était une véritable reine de beauté convoitée – n'était jamais passée à l'acte avec aucun homme, comment ça aurait pu arriver à ce vieil agglomérat de poils répugnant ? À vrai dire, c'était impossible, voilà tout : ce crétin fini mentait, et James ne valait pas mieux ! Pas étonnant qu'il ait préféré éviter la question, il n'avait jamais dû voir une petite culotte de sa vie, à part peut-être celles de Jessie sur la corde à linge… 

Une fois sèche, elle enfila une culotte et un maillot de baseball à l'effigie des Staross, avant d'essorer ses cheveux, les laissant humides retomber dans son dos. Jamais elle n'avait ressenti un tel malaise, jamais depuis longtemps du moins, mais elle préférait mettre ça sur le dos de cette liqueur à deux sous trouvée dans le carton d'un larbin – qui devait être à la boniche de ces minables de Cassidy et Clutch.  

Et en parlant de Cassidy… Des souvenirs refaisaient surface. Des souvenirs qu'elle aurait préféré oublier, et pourtant ils ne pourraient jamais s'effacer, malgré le temps qui s'était écoulé depuis, malgré les rancœurs, la honte et les regrets, parce qu'à une certaine époque, la jeune sbire partageait bel et bien son lit avec quelqu'un, mais contrairement aux élucubrations de Miaouss, c'était bien réel malheureusement. Sur le coup, Jessie ignorait si c'était vraiment ce dégoûtant machin-truc à la Framby ou le souvenir de Cassidy, mais elle avait la nausée : pourquoi avait il fallut que cet imbécile de Miaouss en vienne à parler d'ça ? On n'pouvait plus coucher avec nos ennemis sans qu'on vienne nous le rappeler maintenant ? C'était la meilleure ! Assise près du carton, elle n'avait pas pu s'empêcher de fouiner à l'intérieur, on n'sait jamais, des fois qu'une liasse de billet ne s'y cache…

 

« BUTCH ACKERMAN »

 

Jessie prit la petite boîte avec dédain, lisant ce nom qui ne lui disait rien, avant de découvrir des cigarettes dedans. Elle connaissait bien un Biff, mais pas de Butch… Boh, pensa-t-elle en haussant les épaules, la personne qui les a laissé moisir ici n'allait certainement pas revenir les récupérer de sitôt alors… Elle craqua une allumette avant de tirer sur le tube de tabac, pensive. Décidément, c'était la soirée du grand n'importe quoi ! 

Dans l'eau chaude, James était toujours là, crispé, les bras encerclant ses genoux pliés, un peu pompette. Enfin, il supposait, puisqu'il commençait à penser à des choses étranges : pourquoi les Canarticho portaient-ils un poireau ? Et pourquoi « artichaut » dans ce cas ? Et pourquoi les Papilusion ressemblaient tant aux Mimitoss… ? C'était impensable, peut être avaient-ils un ancêtre commun ? Il était paisible et songeur, lorsqu'un fracas le fit sursauter comme jamais, laissant un cri aigu s'échapper d'entre ses lèvres tremblantes. 

– YYYYIIIIIIUUUU !! Jessie ! T'es dingue ma parole, tu m'as fait une peur bleue ! 

– Tu comptes rester là jusqu'à cuire ? 

Adossée contre la palissade, une cigarette fumante à la main, James mis quelques secondes à se rendre compte qu'elle était bien là : avec toute cette purée de pois autour d'elle, il crut d'abord à un mirage. Elle ricana en le regardant d'un air moqueur, avant d'expirer une épaisse fumée dans la grande toile cirée qu'était le ciel noir parsemé d'étoiles… 

– J'allais sortir… et toi ? Tu fumes maintenant ?! 

Il croisait les bras en bougonnant : d'abord il apprenait qu'elle avait la cuisse légère, et voilà qu'elle fumait ! 

« Je pensais que malgré ses travers, c'était tout de même une femme respectable, à croire qu'on ne connait jamais assez bien les gens, quelle ignominie ! », pensa-t-il tandis qu'elle s'avançait vers lui. 

– Pas depuis des années… tu en veux ? 

– Non merci ! Décidément, tous tes vices s'exposent au grand jour ce soir… ! 

– J'te d'mande pardon ?, répondit Jessie en arquant un sourcil. 

– Oh mais tu as très bien compris, inutile de jouer les effarouchées ! 

Jessie sourit avant de lancer son mégot plus loin. 

– Je ne joue à rien du tout. Tu es juste jaloux car tu n'as aucune autre anecdote à raconter à part tes problèmes de riches faussement modestes qui n'intéressent personne à part toi ! Alors cesse de geindre, James, et passe-moi la bouteille ! 

James se senti un peu piqué au vif. Il soupira, un peu vexé, et lui tendit le breuvage avant de l'observer dans la pénombre s'installer près de lui et glisser ses pieds nus dans l'eau. Il était trop perturbé et intrigué par les non-dits précédents pour la laisser seule ce soir, et qu’elle s'en tire sans n'avoir rien raconté. Il se décala légèrement, comme pour l'inviter à revenir. 

– Finalement… je vais rester encore un peu… 

– Il y a une place pour moi ? 

– J't'en prie… 

 

Sans attendre, elle se glissa dans la source chaude aux côtés de son équipier, un peu pompette elle aussi, tout compte fait. Elle venait quand même de se sécher, se changer, pour finalement revenir dans l'eau. 

– On continue le jeu ?, proposa Jessie. 

– On n'pourrait pas jouer seulement à « vérité » ? À chaque fois que j'ai dit « action », j'ai failli me retrouver à l'hôpital à cause de vos défis stupides ! 

– J'te signale que c'est toi qui as dit que tu savais rattraper des cacahuètes avec ta bouche les yeux bandés, et que tu savais jongler avec des balles en feu ! 

– Oui eh bien comme tu le vois, j'ai menti ! Je voulais juste frimer un peu… 

– Bah voyons !, râla Jessie tout en s'installant confortablement dans la source, enroulant ses cheveux derrière sa tête comme un oreiller. En se redressant légèrement, elle laissa apparaître sa poitrine, très visible à travers son t-shirt blanc complètement trempé. 

– Alors dans ce cas, je commence avec une question facile. Est-ce que tu as déjà embrassé une fille ? Je veux dire, à part ce baiser minable échangé avec Germaine ! 

– Je crois que c'est Janice, mais on s'égare ! Et je le répète, je n'en ferai pas ma petite amie pour que nous ayons une augmentation et des cartes de cantine premium ! 

Un peu las des interrogations indiscrètes et personnelles qui l'assaillaient depuis le début de la soirée, James soupira, tout en rougissant de nouveau comme un enfant. Il détestait ce genre de sujet de conversation car il ne le maîtrisait absolument pas, mais il simula tout de même d'être à l'aise pour ne pas paraître complètement idiot devant son équipière, qui prenait un malin plaisir à lui poser ce genre de questions depuis le début de ce jeu… voir même depuis qu'il avait parlé de Jolene dans le dirigeable. 

– Alors ? J'attends une réponse !, s’impatienta Jessie. 

– Mais… évidemment ! 

– Ah oui, et qui ça ? 

– Alors voyons, il y a eu Jezabelle, et aussi… Antonia ! 

– La fille de Soleilville avec sa bicyclette rose ? Tu t'fiches de moi ?! 

Visiblement amusée, Jessie pouffa de rire. Elle se souvenait très bien de cette gourde un peu potiche qui les suivait partout lorsqu'ils n'étaient que de jeunes délinquants sur roues. Elle se rapprocha quelques peu de son équipier pour lui donner une petite tape sur l'épaule. Non mais c'était quoi, une plaisanterie ? 

– Non c'est vrai ! C'était lors d'un jeu avec des paris. 

– Et elle avait perdu, c'est ça ?, se moqua-t-elle encore. 

– Tu veux rire ! J'étais le premier prix ! 

– Voyez-vous ça…, dit Jessie en roulant des yeux. 

– Et toi Jessie, tu as déjà embrassé combien de types ? 

– Beaucoup trop ! Et que des canons de beauté ! 

– On continue sur les questions alors : tu n'as pas voulu répondre tout à l'heure mais– 

- Non, non et non ! Je viens de répondre à l'instant, alors c'est à mon tour ! N'essaie pas d'gruger ! 

– D'accord alors… Action ! Mais rien de dangereux, s'il te plaît ! 

– T'en fais pas James, tu vas juste me montrer comment tu as embrassé cette Antonia ! 

– Tu veux dire… 

Oooh Arceus tout puissant, pensa James, semblant se liquéfier dans l'eau bouillonnante. Était-ce une invitation ? Est ce qu'elle… flirtait avec lui ? Décidément cette soirée avait pris un virage glissant et plus le temps avançait, plus cela semblait partir en vrille… À moins que ? Pfffiiiooou… James souffla un bon coup et senti son cœur reprendre un rythme normal lorsque Jessie ferma son poing et y déposa un bref baiser, lui indiquant qu'il fallait seulement qu'il mime sur lui-même. Il sourit de manière crispée, serrant son propre poing. 

– Hm… Oui, d'accord. 

Très rapidement, il lâcha un petit bisou bruyant sur l'un de ses doigts, et éloigna son visage plus vite que l'éclair dans une mine de dégoût tandis que Jessie pouffa de rire. 

– Sérieusement ? On dirait que t'as embrassé ta mère !, lança-t-elle. 

– Ma mère ? Non mais… quelle horreur ! 

– Ta mémé alors ? 

– Jessie ! Ne parle pas de ma mémé comme ça ! 

– C'n'est pas comme ça qu'on embrasse une fille mon p'tit James ! 

– Je sais très bien comment on fait, mais il m'aurait fallu une bouche et non une main, voilà tout ! C'est ridicule…, bougonna-t-il en s'enfonçant dans l'eau jusqu'au cou, les bras croisés, tandis que sa mèche de cheveux lavande lui chatouilla le nez. 

– Ce s'rait bien la première fois que tu aurais peur du ridicule… Mais tant pis, à toi, je choisis action ! 

– Tu te défiles encore pour ne pas répondre…, lui reprocha-t-il. 

– Pas du tout ! 

– Alors montre moi, toi, comment tu as embrassé… le frère de Cyclo ! 

– Espèce d'imbécile ! Tu étais au courant ?! 

Sentant que sa pique lui avait fait prendre le dessus, James se releva, tout fier, reprenant la parole en levant le doigt comme un maestro. 

– Tout le monde savait que tu en pinçais pour lui, tu n'étais pas très discrète ! 

– EXCUSE-MOI, mais c'est LUI qui en pinçait pour moi, et non l'inverse ! 

– C'est pas le souvenir que j'en ai pourtant… 

– J'étais la première concernée ! Et toi tu préfères croire cette bande de racailles ? 

– On faisait tout de même partie intégrante de cette bande à l’époque ! 

– Oh oui, et regarde-nous ! Nous sommes devenus de vrais criminels reconnus, tandis qu'eux sont toujours de jeunes voyous anonymes ! 

– Oui, on peut dire qu'on a réussi… ! 

 

En disant cela, James regarda tout autour de lui et se souvint tout de même qu'ils avaient été relégués au rang d'assistants pour faire l'inventaire du Boss, avec en échange une paie minable et un mini sandwich en forme de triangle en guise de repas pour trois personnes… Si Jolene n'avait pas été là avec le super dirigeable et le mini-frigo, ils seraient sûrement morts de faim. Il reprit. 

– C'est c'qu'on peut leur faire croire du moins. 

– Hm… 

Jessie regarda autour d'elle à son tour, lasse, et bu de nouveau une gorgée dans la bouteille avant de la donner à James qui la posa aussitôt sur une pierre, sans en boire. L'ambiance s'était tout à coup détendue. 

– Dis Jessie, tu sais que tu n'as toujours pas réalisé ton défi ? 

– Quel défi, imbécile ? 

– Tu as dit « action » tout à l'heure, n'essaie pas d'me duper ! 

– Et j'ai répondu à tes questions, alors à mon tour ! 

– Ah non, tu n'm'aura pas cette fois ! 

– J'en ai assez des questions sur ma vie sentimentale ! 

– Miaouss et moi avons répondu à toutes tes questions gênantes, et je suis devenu votre Galopa de Troie pour devenir riches et monter en grade… Alors tu pourrais répondre toi aussi, on est entre nous ! Et puis c'n'est pas très fairplay… 

– Tu crois qu'on est démocratie ici ? Passe-moi la bouteille et choisis entre action et vérité ! 

– Hm… alors action ! 

– Je veux que tu boives avec moi ! 

– C'est un peu dégoûtant, j– ,commença-t-il, avant de s’arrêter en voyant que Jessie croisait les bras, sourcil levé, et d’abandonner sa protestation. D'accord, alors santé !, s’exclama-t-il en buvant une grosse gorgée, puis en faisant une grimace. Beurk ! À ton tour ! 

– Je choisis vérité ! 

– Enfin ! Alors puisqu'on parle de Soleilville… Tu n'te souvenais vraiment pas de moi, quand on s'est retrouvé à l'académie ?, demanda-t-il. 

– Sur le moment non, j't'assure ! Mais quand on a discuté après, si, je me suis souvenu de toi. Disons que lorsque je t'ai revu, tu n'avais pas vraiment la même… attitude. 

– Comment ça ? J'avais seulement un peu vieilli. 

– Je sais bien idiot, je dis juste que tu paraissais bien plus sûr de toi. Je dirais même que tu flirtais un peu avec moi… 

– Moi ? Oh non Jessie, tu te méprends j't'assure… 

– Relax, James ! Ça m'arrive constamment, dès qu'un homme croise mon ch'min, il ne peut pas s'empêcher de tomber amoureux, c'est mon charme naturel, que veux-tu… ? On s'y habitue, voilà tout !, déclara-t-elle avec désinvolture. 

– L'eau va bientôt déborder vu comment tes chevilles enflent ! 

– Avoue-le ! Je t'avais tapé dans l'œil ! 

– Pas le moins du monde ! Bien sûr, je te trouvais jolie mais, enfin tu… tu l'es toujours, et dans une certaine mesure attirante mais… non. Vraiment, c'n'est pas l'cas Jessie. 

– Maintenant peut-être, mais quand on s'est rencontré, j'ai bien cru que tu allais me demander en mariage ! 

– Tu délires ma pauvre… même pas en rêve ! 

– Tu serais chanceux de m'avoir pour femme, crois-moi ! 

– J'ose espérer avoir une femme plus gentille… 

– J'te d'mande pardon ?! 

– Rien, oui, c'est sûr ! Très chanceux, Jessie ! 

- Je préfère ! 

Ils se regardèrent du coin de l'œil, le sourire aux lèvres, tandis que Jessie reprit. 

– Alors, qu'est-ce que tu comptes faire avec notre chargée de mission au prénom inconnu ? 

– J'en sais trop rien. À vrai dire, j'espérais que tu saurais m'éclairer un peu à ce sujet. En mettant de côté ton intérêt personnel, j'entends… 

– Je pense que tu devrais attendre de connaître ses véritables intentions avant de te poser ce genre de questions. Bien sûr que ça nous arrangerait tous les trois si tu avais une petite amie haut gradée mais… 

– Mais ? 

– Peut être bien qu'elle est juste très amicale et qu'elle ne souhaite rien de plus, alors arrêtons les plans sur la comète, pour une fois. 

– De bien sages paroles Jessie… Qui êtes-vous, et qu'avez-vous fait de mon équipière ? 

Jessie se mit à rire doucement, tandis qu'elle posa sa tête sur l'épaule de son équipier. 

– C'est magnifique ici… Parfois je me dis qu'on a de la chance, de pouvoir voyager partout dans le monde et de voir de si beaux endroits… 

Sans un mot, James regarda le ciel parsemé d'étoiles. L'air frais sur sa nuque contrastant avec la chaleur de la source lui arracha un frisson alors qu'il songeait à la chance qu'ils avaient, en effet, d'être ici. 

– L'alcool te rend mélancolique on dirait…, dit-il en lui esquissant un petit coup de genou. 

– Peut être un peu, c'est vrai. Je ne sais pas pourquoi mais j'avais un très mauvais pressentiment quand le Boss nous a placé sur cette mission, et maintenant je me sens bien plus sereine grâce à cette soirée… Merci, James. 

– C'est gentil mais je n'ai rien fait du tout. 

– Comme d'habitude !, lança Jessie avec un petit sourire narquois au coin des lèvres, taquine. 

Dans le calme de la nuit, ils restèrent là un instant, silencieux, avant que James ne reprenne. 

– Tu penses que la mission concerne une guerre en approche, comme l'a dit Miaouss ? 

Jessie releva ses yeux vers son équipier en fronçant les sourcils. 

– Cet imbécile a toujours des théories fumeuses ! 

– Alors pourquoi confier l'inventaire à des agents de terrain dans c'cas ? 

– Pour se débarrasser d'nous, c'est clair ! Matori a une dent contre moi, je suis sûre qu'elle est de mèche avec cette sale petite pimbêche de Cassidy ! 

– Je crois plutôt que tu as une dent contre les deux et que ça t'rend parano… 

– Et moi je crois que tu es trop naïf et complètement idiot !, répliqua-t-elle. Si une guerre menaçait, tu crois pas que le Boss aurait mis en place des mesures plus drastiques ? Il ne serait pas aussi serein, et Jacqueline et Matori non plus ! 

– On le saura bien assez tôt… 

– Tout à fait, en attendant je compte bien profiter de cet endroit avant de commencer le sale boulot… 

– Tu veux qu'on aille se coucher ? J'ai vu sur l'étiquette que les matelas étaient rembourrés avec des plumes de Lakmécygne ! 

– Oui, allons-y. Mais je choisis mon lit ! 

– Je crois qu'on a que les clefs d'une seule chambre, Jessie. Il va falloir se serrer et dormir tous les trois. 

– Tous les deux, tu veux dire !, le corrigea-t-elle. Je compte bien faire rouler Miaouss au pied du lit, il s'étale beaucoup trop et ronfle dans mes oreilles au p'tit matin comme un camion poubelle ! 

En sortant de la source, ils se dirigèrent vers la chambre pour dormir un peu. Demain, ils avaient du travail qui les attendaient.

 

Céladopole, Kanto. 1975 

 

Dans le bureau de Mme Boss, Jane s'amusait à tourner dans le fauteuil à roulettes. Autour d’elle, elle voyait la pièce à toute vitesse : l'immense bibliothèque qui prenait tout le pan de mur, derrière le bureau en bois massif, puis le grand buffet, et les vitrines contenant toutes sortes d'objets de valeurs… L'endroit était extrêmement soigné, tout comme le QG, d'ailleurs. L'élégance des murs rouges de velours éclairé aux chandelles n'avaient d'égal que la moquette noire soyeuse s'étalant sur 800 m² répartis sur quatre sous-sols comprenant divers bureaux et salles de réception. Cette ambiance délicieusement occulte était à l'image de la patronne des lieux, qui arriva d'ailleurs à pas de Persian, tandis que Jane arrêta le fauteuil brusquement. Mme Boss s'avança jusqu'à son imposant Chesterfield, et alluma une cigarette, qu'elle déposa sur le bord d'un énorme cendrier en cristal. Elle sortit ensuite des documents de sa mallette. 

– Jane, heureuse de te voir, cara mia. Comment vas-tu ? Tu veux boire quelque chose ? 

– Je vais prendre la même chose que vous ! 

Madame Boss prit alors le téléphone, comme si elle était dans un hôtel et qu'elle commandait au room service. 

– Clifford ? Deux scotchs. Pur malt et sans glace. 

– Tout de suite, Madame. 

Aussitôt, son garde du corps pénétra la pièce, la verrouilla à double tour, et s'avança vers un meuble qu'il ouvrit avec un code. Il en sorti deux verres et une bouteille. Tandis qu'il les servait, Jane se demandait à quel moment une bouteille, aussi chère soit elle, pouvait être mise sous clefs. 

– Alors reprenons, comment vas-tu ?, réitéra la patronne des lieux tandis qu'elle faisait tourner le liquide dans son verre. 

– Et vous ? J'ai entendu dire que Giovanni s'était blessé, est-ce qu'il va bien ? 

– Ce n'est rien, une simple égratignure, répondit-elle en balayant sa question d’un geste de la main. Il lui en faut plus que ça, c'est un dur à cuire ! Il s'en remettra. 

– J'ai tout de même entendu dire qu'un Nidoking l'avait mordu jusqu'au sang… 

– Et il s'est défendu, « ciò che non ci uccide ci rende più forti ». Ça veut dire que ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. Mais parlons plutôt de toi, Jane. C'est moi qui vais assurer ton entretien annuel, cette fois-ci. Voyons… 

Mme Boss se mit alors à étaler les différents papiers, tandis qu'elle glissa sur son nez une paire de lunettes. Entre ses lèvres carmin, la cigarette se consumait, laissant l'épaisse fumée noire s'échapper jusqu'au plafond. 

– Je vais aller droit au but : ton chiffre d'affaire est incroyable, tu as un taux de concrétisation de missions plus élevé que n'importe qui d'autre ici. Tu exploses les scores dans tous les domaines : vol, mensonge, méfaits, manipulation, effraction… tu es également la seule qui n'ai jamais mis un pied en prison. Je n'ai jamais vu des chiffres semblables. Tu as un don, tu es faite pour ça, Jane. 

– Je vais rougir Madame, je vous assure que je ne fais que mon travail… 

– Tu as une vision des choses que personne d'autre n'a, dans nos rangs. Tu es pétillante, optimiste et profondément gentille. Ce n'est à première vue absolument pas ce que nous recherchons, mais il s'avère que tu crois en nos valeurs, en ce que tu fais. Tu es l'un des piliers de notre Familia, Jane. Ne perdons pas plus de temps en flatterie, j'ai besoin que tu intègres mon équipe de commandement. 

– Mais je… je ne suis en classe A que depuis 4 mois !, s’étonna-t-elle. C'est dingue ! 

Sur ce, Jane bu une grosse gorgée, avant de grimacer. Elle n'avait jamais aimé le whisky. 

– Il me faut quelqu'un de confiance, qui sache diriger des équipes ET agir sur le terrain. Tu as déjà fait les deux, et tu es douée. Tu devras élaborer les plans, comme avant, et distribuer les missions aux agents de classe A, dont toi. Tu peux agir en toute liberté, je signerai les documents à chaque fin de mois. Qu'est-ce que tu en dis ? 

– C'est une promotion ? 

– De + 15 %. 

– J'en suis. Comptez sur moi. 

Quelques semaines plus tard, en sortant du commissariat, Phil ne pouvait pas s'empêcher de trépigner. Il faisait un peu froid, le ciel était couvert, c'était une soirée calme et insignifiante aux yeux des citadins, et pourtant il lui semblait voir des étoiles. Sautillant de façon guillerette dans les rues pavées, il slalomait comme un Vivaldaim entre les gens pressés de rentrer chez eux. Il s'arrêta au passage chez le fleuriste « Le Rozbouton » et acheta la plus belle composition florale qu'ils avaient, avant de tapoter sa poche : la clef était bien là. 

Aujourd'hui, il avait eu un entretien important avec le chef de la brigade, et il savait que cela concernait une demande de promotion qu'il avait faite plusieurs mois auparavant. S'il avait accepté de bosser sur des missions très importantes, fait des heures supplémentaires, cirer des bottes comme personne, c'était justement pour accéder au poste de lieutenant. Il était bien loin d'imaginer qu'en réalité, la proposition de poste était encore plus dingue : lieutenant chef dans un commissariat situé dans la ville qui le faisait plus que rêver, tout comme sa petite amie : Volucité, dans la région d'Unys. VOLUCITÉ !  

Eux qui fantasmaient d'y aller rien que pour des vacances, c'était juste incroyable, fou ! Tellement insensé qu'il ne pouvait pas faire autrement que de fêter la nouvelle en très grande pompe : ce soir, il demanderait à Jane de le suivre, de venir vivre là-bas, avec lui. Pour eux qui ne vivaient même pas ensemble à Céladopole, cela était un très grand pas en avant dans leur relation. Il était tellement sûr qu'elle dirait oui, il savait qu'elle en rêvait : elle qui venait d'une petite ville balnéaire, qui avait vécu des épreuves si difficiles, elle qui l'aimait tant… Elle ne pouvait pas dire non, elle allait forcément sauter de joie. Il avait en plus déjà réfléchi à son travail, au fait qu'elle adorait ce qu'elle faisait, et par chance il existait un labo de la même firme là-bas. De toute façon, elle pouvait tout aussi bien garder son job à Kanto, puisqu'elle lui avait toujours dit qu'elle ne pouvait pas lui présenter ses collègues car ils vivaient tous dispatchés un peu partout. Au vu des déplacements qu'elle devait faire, ça lui semblait logique : ça n'était pas forcément nécessaire de vivre proche du siège. Le seul ami qu'il avait déjà vu, c'était Franck, qui à priori était le seul à vivre dans la région lui aussi. 

Pour Phil en tout cas, il n'y avait pas de problème apparemment, au contraire : Jane n'allait pas en croire ses oreilles ! Elle l'encourageait tellement à décrocher ce poste de lieutenant et espérait au moins autant que lui qu'il atteigne ses objectifs… Elle l'avait fait réviser son entretien, l'avait soutenu, tout comme lui l'avait toujours épaulée quand elle était stressée par son travail ou qu'elle devait s'organiser pour ses recherches. Ils formaient un couple solide, à toute épreuve. Ils communiquaient dès que quelque chose n'allait pas, et ne se disputaient presque jamais. Il était d'ailleurs très fier d'elle, et n'hésitait pas à revendiquer qu'elle était sa petite amie lorsque quelqu'un de la brigade lui demandait qui était la jeune femme sur la photo trônant sur son bureau. 

Il prit alors le chemin en direction de l'auberge, puis pénétra dans le bar avec son magistral bouquet, avant d'emprunter l'escalier en colimaçon menant aux chambres. Arrivé devant la sienne, il donna trois petits coups secs avant de mettre un genou à terre. Et lorsque Jane ouvrit la porte, son cœur sembla se décrocher devant ce qu'elle crut être une demande en mariage. 

– Jane, ma chérie, acceptes-tu de partir vivre à Unys avec moi ?! 

Il avait lâché la bombe, et voilà que le cœur de la jeune femme retentissait comme un vrai détonateur prêt à exploser à tout moment. Elle se senti tout à coup prise d'un vertige, et se soutint à l'encadrement de la porte pour ne pas flancher. Elle resta placide quelques secondes, simplement vêtue d'un ensemble de pyjama en satin, avec ses grosses pantoufles aux pieds. Les informations peinaient à atteindre son cerveau choqué : partir vivre à Unys, avec Phil ? Bien sûr, si elle n'était pas aussi engagée avec la Team Rocket, elle aurait dit « oui » tout de suite ! Arceus sait qu'elle en rêvait, mais ce petit mot pourtant anodin ne semblait pas vouloir sortir d'entre ses lèvres crispées en un sourire forcé. Elle ricana, angoissée, à la vue de la clef, tendue vers elle comme une bague de fiançailles. 

– Oh euh… Tu… tu attends une réponse immédiate ? D'accord… 

– D'accord ?? 

Les yeux presque larmoyants, Phil avait répété cette question sur un ton emballé, complètement aveugle à l’apathie de Jane, tandis qu’elle essayait de trouver les mots pour lui faire comprendre que non, elle n'allait pas prendre de décision hâtive. Encore fallait-il le faire de façon à ne pas le blesser. Elle avala sa salive afin de faire passer cette grosse boule de stress dans sa gorge, en vain, avant de reprendre. 

– Je… Je ne sais pas, c'est très soudain ! Waw ! Je suis… abasourdie ! Unys ? C'est dingue mais qu– comment ? Pourquoi ? Ça doit avoir un lien avec ton rendez-vous, je suppose ?, questionna-t-elle. 

– Oui, en effet ! Ils me proposent un poste de lieutenant chef à Volucité, on serait logé dans un grand Penthouse au centre-ville ! C'est ce dont on a toujours rêvé ma chérie, et on peut y vivre dès maintenant : ça, c'est la clé de notre futur chez nous ! 

Les informations fusaient dans l'esprit embrouillé de Jane. Elle n'était déjà pas dans son assiette et barbouillée depuis quelques jours, et voilà qu'elle allait devoir prendre une décision qui affecterait toute sa vie comme ça, en un clin d'œil… Cela signifiait sacrifier son travail, son poste, son organisation. 

 

– Oui c'est… c'est vraiment génial ! Incroyable, même. Mais et… et mon travail, à moi ? Tu y as pensé ? 

– J'ai déjà regardé : il existe une succursale de ta boîte là-bas, et puis peu importe, tu pourras toujours faire comme beaucoup de tes collègues ! Avec mon nouveau salaire, on pourra se permettre aussi d'avoir une deuxième voiture si besoin ! 

Phil avait visiblement réponse à tout. Il avait tout prévu, tout planifié pour lui faire cette surprise ce soir. Une surprise qu'elle ne pouvait pas refuser, puisqu'elle n'avait aucune raison valable de le faire. Emménager ensemble, elle le voulait plus que tout, et depuis longtemps, mais elle ne pouvait pas, parce qu'elle avait trop peur qu'il ne remarque un petit détail qui le mette sur la voie, et qu'il comprenne son double jeu, sa double vie. Partir à Unys, cette région cosmopolite et urbaine, tellement branchée, culturelle et vivante qui était plus folle encore que tout ce dont elle avait toujours rêvé, oui bien sûr, elle n'aurait pas pu dire non, si ça n'impliquait pas de quitter la Team Rocket. Elle pensa brièvement à en parler à Mme Boss, lui proposer de recruter des membres à Unys, et d'ouvrir une cellule là-bas. C'était un beau rêve, oui, mais ça relevait de l'utopie, du fantasme. Elle ne pouvait pas partir comme ça, lâcher sa « Familia », ses missions en cours, leurs projets, dont celui de dominer la région. Elle savait que dans le fond, elle n'était pas irremplaçable, mais au vu de l'importance qu'elle avait prise, et de l'estime que Mme Boss avait pour elle… Non, elle ne pouvait pas partir, du moins pas comme ça, et encore moins maintenant. Elle prit son courage à deux mains, profondément désolée. 

– J'ai besoin d'un peu de temps… pour y réfléchir. 

Le couperet tomba comme une guillotine tandis que Phil perdit son sourire instantanément. Se sentant vraiment stupide avec son genou à terre, ses fleurs et sa clef, il se releva, agacé, et claqua le bouquet entre les mains de sa dulcinée. 

– Je pensais que tu serais heureuse et enthousiaste, dit-il en se tournant à moitié de côté, certainement dans le but de faire les cent pas, avant de passer une main dans ses cheveux et de secouer négativement la tête. Comme quoi, je dois être trop con et naïf… 

– Phil, s'il te plaît !, l’implora-t-elle en se penchant pour attirer son attention. Ce n'est absolument pas contre toi, j'ai juste besoin de digérer l'info, tu comprends ? Je ne peux pas tout quitter comme ça, du jour au lendemain !, fit-elle valoir. 

– Et pourquoi pas ? Hein ?, s’énerva-t-il en lui faisant à nouveau face. Toi qui te vantes sans arrêt de ne pas avoir d'attaches et d'être libre grâce à ce travail… ! Tu as tout quitté pour venir tenter ta chance ici ; ta maison, ta mère, ton petit frère ! Écoute, tu sais quoi ? Je n'ai plus envie d'en discuter ! Je suis juste déçu ! 

– Où est-ce que tu vas ?, voulu savoir Jane alors qu’il s’éloignait d’elle. 

– Je vais préparer mes affaires ! 

– Tu pars à Unys ce soir ?, s’étonna-t-elle en clignant des yeux. 

Avant qu'il ne puisse répondre, le téléphone de Jane se mit à sonner de façon terriblement stridente, les coupant net dans leur discussion. Jane regarda le combiné, sans bouger. Cela devait sûrement être quelqu'un qui l'appelait du Casino. Elle se mit alors à stresser encore plus, rongeant machinalement ses ongles tandis que son regard s'était figé sur le gros téléphone à cadran rotatif qui continuait de faire crisser ses dents. 

– Tu ne réponds pas ?, demanda Phil alors qu’il venait de s’arrêter, un sourcil arqué, attirant ainsi le regard de Jane sur lui. 

– Non, c’est avec toi que je discute. 

Mais visiblement, ce n’était pas la bonne réponse puisqu’il fronça les sourcils. 

– Répond à ton précieux boulot, on a terminé ! C'est terminé ! 

 

QG de la Team Rocket, Jadielle, Kanto, 2008 

 

Jolene enleva son béret et le posa sur le bureau, avant de s'affaler sur le lit. D'un geste habile, elle fit sauter sa première chaussure en la poussant avec son pied, avant d'enlever la seconde de la même façon. Elle soupira bruyamment avant de rouler sur le côté, soutenant sa tête dans sa paume ; sur le lit d'à côté, sa colocataire passait minutieusement du fil dentaire entre ses dents. 

– Quelle journée… J'ai dû faire l'aller-retour jusque Safrania deux fois aujourd’hui ! Et demain matin je dois encore y retourner pour voir comment fonctionnent certaines machines avec le type de la Sylphe !, se plaignit Jolene. On est pas censé avoir des Abra avec Téléport pour ça ? J'espère qu'ils vont me rembourser l'essence ! 

– Pauvre chérie, c'est sûr que c'est à l'autre bout du monde…, minauda la plus jeune avant de reprendre son activité, totalement hermétique à ce que racontait sa comparse. 

Jolene leva les yeux au ciel. Dans le fond, elle savait que si elle avait dû faire la route en voiture, c'était parce qu'elle avait préféré sacrifier son dirigeable flambant neuf au profit de James. Et en parlant de lui… Elle reprit. 

– Bon, d'accord, et sinon, j'ai rencontré un garçon aujourd'hui à la machine à café du rez-de-chaussée ! 

– Du rez-de-chaussée ? Tu traines avec les sbires maintenant ? 

– Hm, oui… je n'vois pas ce qu'il y a de mal à ça ? 

– Oh, rien. C'est juste que les Poichigeon ne volent pas avec les Gueriaigle, tu vois ? 

– Oui, et bien c'était un agent de terrain si tu veux tout savoir ! Mon futur collègue ! Un très beau garçon, grand, gentil, et marrant aussi… Il s'appelle James, tu l'as peut-être déjà rencontré ? 

– Connais pas, non. Dis, tu peux me passer ma crème pour les mains ? 

Jolene tendit le bras jusqu'à l'attraper du bout des doigts sur sa table de chevet, avant de lancer le tube entre les mains de Domino. Jolene reprit le fil de sa discussion sur James. 

– Enfin bref, et donc il m'expliquait qu'il allait faire l'inventaire, tu sais, à Sevii. C'est pour déplacer du matos à Céladopole… 

– Et du coup, où est ce que tu veux en venir au juste ? Parce que ce déménagement ne m'intéresse pas vraiment à vrai dire… Ce qui va être plus que cool, ce sont les Pokémon génétiquement modifiés qui vont sortir du futur labo ! Il y en aura forcément un pour moi ! 

– Des… Pokémon génétiquement modifiés ? Tu veux dire… comme des Pokémon mutants ? 

– Oui, c'est le but. Le Boss n'en est pas à son coup d'essai mais il faut dire qu'il s'était pas mal loupé par le passé. Il avait engagé des scientifiques complètement ratatinés, mais maintenant que trahir tout sens de l'éthique pour du fric est accepté dans la société, c'est plus simple de trouver des p'tits docteurs Frankenstein prêt à faire le sale boulot pour nous… 

Jolene resta silencieuse, un peu sous le choc. Mille questions se bousculaient dans sa tête, mais Domino ne lui laissa pas le temps de rêvasser plus que ça, l'extirpant de son état de torpeur. 

– Et alors, tu as rencard avec le gars de la machine à café ? 

– Oh, euh… non mais je lui ai donné mon mail. J'attends un message de sa part ! Tu peux m’en dire plus sur cette histoire de Pokémon mutant ? 

– Y en a qui ont vraiment fait de la route aujourd'hui ! Je reviens d'Acajou, ma vieille ! On aura cette discussion plus tard ! Et attendre un message, c'est pour les faibles ; tu devrais agir si tu veux l'avoir ! 

 

La Casa de Gloria, Céladopole, Kanto. 1975 

 

Dans sa chambre, Jane faisait les cents pas. Cela faisait déjà deux semaines qu'elle était en froid avec Phil, deux semaines qu'ils n'avaient pas échangé ne serait-ce qu'un mot. Il avait rendu les clefs de sa chambre à Gloria, et n'était plus revenu. Elle n'avait pas cherché à le recontacter, cela dit, car non seulement elle tardait à prendre une décision (et il était hors de question de l'appeler pour lui dire qu'elle était toujours en pleine réflexion, ce qui aurait été parfaitement inutile), mais en plus, elle soupçonnait une réalité bien plus importante, dont elle avait besoin d'être sûre avant de le mettre dans la confidence. Secouant le test de grossesse dans tous les sens comme s'il s'agissait d'une ardoise magique, Jane marchait à grandes enjambées, traversant la pièce en long, en large et en travers, encore et encore, en proie à l'angoisse, lorsque tout à coup, une petite barre rose apparue. Elle sauta sur la notice « Une barre : pas enceinte, deux barres : enceinte ». Elle regarda le test de plus près, ayant l'impression qu'une deuxième barre, plus claire, se dessinait. En clignant des yeux, elle se dit qu'en fait, elle l'avait sûrement halluciné, puis elle posa le test sur la table. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner : elle avait dit à Mme Boss qu'elle était souffrante, et qu'elle ne pourrait pas venir travailler cet après-midi. Le souci, c'est que sa patronne n'appréciait pas les absences, même pour maladie, qu'elle considérait comme de la lâcheté et un manque de volonté criant. Elle la harcelait donc, pour lui donner des tâches à faire de chez elle, mais Jane n'avait clairement pas le cœur à s'occuper de ça. Sa jambe tremblait, comme d'habitude, et alors elle reprit le test en main, le suspense étant insoutenable…  

Deux barres.  

Il y avait deux barres, distinctes, sur le témoin. 

– Bordel de merde… 

Sous le choc, Jane le serra de toutes ses forces : un bébé. Elle allait avoir un bébé, avec Phil. Sans même qu'elle ne puisse les retenir, d'épaisses larmes se formèrent à chaque coin de ses grands yeux émeraudes tandis qu'un large sourire fendit son visage. Un bébé… ! 

– Je vais avoir un bébé ! Par Arceus… c'est fou ! 

 

Elle couvrit sa bouche de sa main tremblante, intégrant doucement l'information, avant de poser ses paumes autour de son ventre. Elle n'en revenait pas. Il est vrai qu'avec les horaires de ses missions, elle oubliait parfois sa pilule, mais jamais elle n'aurait pensé avoir un jour la chance d'être maman. Pas avec sa vie décousue et dangereuse, c'était impossible, et pourtant. Cette nouvelle aurait pu être terrible, malvenue, mais il n'en était rien : ce bébé était une bénédiction, inespéré. Ça remettait en cause toutes ses positions, mais peu importait, car cet enfant à naître était devenu en un instant sa priorité numéro un. Il n'y avait plus aucune hésitation désormais : elle n’offrirait pas la même vie que la sienne à son bébé, ça non, elle en avait trop souffert. Elle allait démissionner, partir avec Phil, c'était sûr et certain, une évidence… et il n'y avait pas de temps à perdre, car il était censé commencer son nouveau poste lundi… soit dans 48h. Elle parcouru sa chambre des yeux, rapidement. Une pièce contenant un grand lit, un bureau, un placard et des étagères. Des bibelots, des photos, des livres et des vêtements. Dans la salle de bain, il n'y avait pas grand-chose d'important, à part des produits d'hygiène, alors ça irait : elle laisserait presque tout, tant qu'elle avait de quoi se vêtir et se laver, elle pourrait suivre Phil n'importe où. Elle commença par débrancher le téléphone : même si elle savait que la Team Rocket l'aurait probablement gardée dans ses rangs, étant donné qu'elle était devenue commandante, cela n'avait plus aucune importance. Au diable les missions, Madame Boss, tout : ce bébé, c'était tout ce qui comptait. Elle s'empressa ensuite de ranger ses affaires dans des valises, puis elle écrivit un mot : 

 

« Rendez-vous ce soir au bar de Gloria pour la fête en l'honneur du Pokémon Mew. Mes valises sont prêtes : nous partons pour Unys… tous les trois !!! Je t'aime, Philip. 

— Jane » 

 

Elle griffonna des petits cœurs sur le papier et le glissa dans une enveloppe avec le test positif. La jeune femme s'empressa ensuite de quitter la chambre avec sa lettre en direction de l'appartement de Phil. Elle savait qu'il était sur le point de s'en aller pour Unys, et elle avait tout de même une appréhension : qu'il soit déjà parti. Elle prit une Pokéball dans son sac, et la lança dans les airs afin d'en libérer son Pokémon. 

– Draco, emmène-moi chez Phil ! Le plus vite possible, mon beau ! Tu sais ce que tu dois faire. 

Dans un petit cri perçant, son imposante monture se glissa sous elle et prit son envol au-dessus de la ville. Vue d'en haut, Céladopole était magnifique, parsemée de petits points lumineux et colorés par endroits. Sous ses pieds flottant dans l'espace, elle voyait le centre-ville s'éloigner pour laisser place aux petits quartiers résidentiels de la périphérie, tandis que d'épais nuages noirs se formèrent. Le cou et la queue du Pokémon étaient brillants : il changeait la météo, afin que la pluie disperse les badauds, lui permettant ainsi d'entrer chez Phil par effraction sans se faire repérer. 

C'était dans un charmant lotissement que se trouvait l'appartement. Draco connaissant la route, il perdit de l'altitude pour atterrir doucement devant l'entrée, tandis que l'orage retentit dans un grondement terrible. Ils regardèrent tous les deux au-dessus de leurs têtes, apercevant Électhor fendre le ciel noir en poussant un cri déchirant. La foudre suivie. D'un geste habile, Jane lança son autre Pokéball et Mentali en sorti. Il s'étira longuement dans un bâillement, avant de s'approcher d'elle en remuant la queue, tout mouillé. 

– C'est à toi Mentali ! Fais-moi savoir si quelqu'un est proche… 

Le chat paresseux s'assit alors, et pencha la tête vers elle. Avant de se mettre au travail, il réclama un Pokébloc d'un geste de patte. Sa dresseuse leva les yeux au ciel, avant de lui lancer une gourmandise qu'il attrapa d'un saut précis. Voyant Jane céder, Draco chouina lui aussi. 

– C'est pas l'heure du goûter, accouchez !, grogna-t-elle tout en lançant un deuxième gâteau au dragon. 

Satisfait, Mentali utilisa ses capacités psychiques et vérifia l'absence de témoins. Il se remit à tourner autour des jambes de Jane, lascif, espérant avoir de nouveau à manger. 

– Merci Mentali. Retour, Draco. 

Entre ses doigts, la Pokéball se remplit avant de retrouver sa place à sa ceinture. Jane en profita pour toucher son ventre, encore incrédule. Il y avait un bébé là-dessous, c'était juste dingue. Elle lança un autre Pokébloc à Mentali. 

– Continue de surveiller, si tu fais du bon travail, tu auras droit à des galettes de maïs ce soir, à la fête. 

Le Pokémon se redressa alors, et son orbe frontal rougeoyant se mit à luire. Il pouvait être très doué et obéissant, tant qu'il avait de la nourriture à la clé. Se sachant à l'abri des regards indiscrets, Jane se servit de ses talents de voleuse pour forcer la serrure du hall d'entrée à l'aide de son épingle à cheveux dernière génération, fabriquée par les labos de la Team Rocket et qui prenait la forme de n'importe quelle serrure lorsqu'on la glissait à l'intérieur. Et d’une. Glissant comme un Persian dans l'encolure de la porte, Mentali lui emboîta le pas. Il lui fit un signe de tête : l'immeuble était vide. La jeune commandante fit alors quelques pas à travers la pièce, jusqu'aux boîtes aux lettres : Philip Cunam avait l'air de toujours vivre ici, du moins, son nom était encore inscrit, ce qui ne voulait rien dire, cependant. Peut-être avait-il juste prévu de faire suivre son courrier, ou alors peut-être que le concierge n'avait pas encore enlevé l'étiquette ? 

Elle repensa à la première fois qu'elle était venue ici, puis à toutes ces fois où ils étaient passés dans ce hall, main dans la main. À ces rires, ces baisers, ces conversations à propos de tout et de rien, des moments où ils avaient foulé ce carrelage, les bras chargés de bagages, ou encore de sacs de courses… Phil lui manquait terriblement, et elle se demandait même pourquoi elle avait hésité, finalement. « Afin d'éliminer l'amour et la vérité, afin d'étendre notre colère jusqu'à la voie lactée ». Non, clairement pas. 

 

– Allez, on y va.

Suivie par son Pokémon, elle avança dans l'escalier de secours jusqu'au 1er étage. Arrivés face à la porte de l'appartement, Mentali s'immobilisa. Il regarda la porte d'en face, puis acquiesça : vide. Jane ouvrit alors la serrure avec sa barrette. Et de deux. Une fois dans l'appartement, elle vit qu'il n'était pas encore totalement vide. Une partie des affaires avait disparues, mais il restait des meubles et des cartons. Elle eut un pincement au cœur en voyant certaines choses étiquetées : le canapé indiquait « à vendre », la table et les chaises aussi, et sur un gros carton avec écrit « cuisine », il avait mis un post-it « UNYS ». Jane fit le tour de la pièce, submergée par les souvenirs, avant de s'asseoir sur le sofa. Et elle se mit à pleurer. Les choses avaient changé, son monde avait éclaté en mille morceaux. Le fait de voir l'appartement de Phil dans cet état la rendit profondément triste : c'était réel, inéluctable. Il allait partir, c'était terminé, rien ne serait plus jamais comme avant. 

Depuis qu'elle était arrivée à Céladopole il y a presque 4 ans, Phil avait toujours fait partie intégrante de son décor, à l'instar de la Team Rocket. Si le beau policier était l'un de ses repères, et qu'elle ne pouvait pas s'imaginer vivre sans lui, il en était de même pour son travail, si précieux. Le choix qu'elle n'avait pas pu faire était peut-être plus simple vis-à-vis du bébé à venir, mais tout de même… Quitter l'organisation… c'était douloureux. Le fait de changer de vie, comme ça, du jour au lendemain, c'était très dur, une claque. Elle était fatiguée, épuisée de devoir mentir continuellement depuis tant de temps. C'était finalement un soulagement, même si le plus difficile restait à faire : l'annoncer à Mme Boss. Si elle ne le faisait pas, elle allait vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête toute sa vie. Elle risquait de se faire repérer, à Unys, et elle pourrait même se faire tuer, au vu de ce qu'elle savait… Et si quelqu'un parvenait à la trouver, Phil allait l'apprendre. À moins qu'elle ne témoigne et qu'elle ne devienne témoin protégé ? Non, impossible, Phil pourrait la quitter s'il savait qu'elle avait menti trois ans durant. Bordel… C'était l'enfer. Ça ne finirait jamais. Jane se massa doucement le front, épuisée, tandis qu'elle pleurait à chaudes larmes, sans pouvoir s'arrêter. 

Tous ces moments partagés avec Phil, leur futur bébé, c'était trop important pour qu'elle l'abandonne maintenant, sans rien tenter. Elle revoyait leur histoire d'amour défiler sous ses yeux, inscrite dans chaque recoin de l'appartement, dans chaque objet, dans chaque odeur. Elle repensa ensuite à Mme Boss et à tous ces collègues, sa Familia, qui l'avait prise sous son aile, et qui était elle aussi son pilier… Ces projets en cours, tout ce en quoi elle croyait… Une page se tournait, et c'était dur à encaisser, à admettre. Surtout lorsqu’on est persuadé de ne pas avoir d'attaches, d’être libre, alors que ce n'est pas vrai, dans le fond. L'amour ou l'attachement profond pour quelques choses ou quelqu'un, c'était un frein, un enracinement. 

La jeune femme se leva alors lourdement du canapé et avança jusqu'à la table, jonchée de papiers. Elle y déposa son enveloppe, et vit alors tout un tas de papiers stabilotés, avec des inscriptions en rouge. Les mots « Team Rocket » attirèrent son attention. Aussi, elle se mit à lire, ses doigts tremblants faisant défiler les feuilles à toute vitesse. 

 

« Dénonciation auprès de l'organisation » 

« Une taupe dans l'équipe » 

« Qui savait ? » 

« Marvin R., James G., Terrence L., Kelly K. […] Jane A. » 

Elle perdit ses moyens, tandis qu'elle remettait les documents en place. Serait-il possible que Phil la soupçonne ? Elle vit alors d'autres papiers, plus loin. 

« Travail Jane : Ptera Technology -> entreprise basée sur la recherche en biologie Pokémon et paléontologie. Succursale à Volucité avec siège dans le bâtiment Baston SARL. » 

Était-ce par rapport à ses recherches afin d'emménager, comme il l'avait dit, ou avait-il enquêté sur elle ? Pouvait-il… l'avoir grillé ? 

« Jane Austin, fille de Georges et Maya Austin, née le 1er février 1947 à Soleilville. » 

Soudain Mentali eut un sursaut tandis que son orbe luisait. Quelqu'un était à proximité. Jane lâcha alors les papiers et parti à pas feutrés, laissant son petit mot au-dessus des feuilles en désordre, à bout de force et les nerfs à vifs.

 

Entrepôt Rocket, Îles Sevii, Kanto. 2008 

 

– 1157, 1158, 1159…, énuméra James. 

– Tu pourrais arrêter de compter à haute voix ? Tu m'déconcentres !, râla Jessie. 

– Et mwô c'est twô qui m'déconcentres à toujours hurler cômme une poissonnière ! 

– Fermez votre clapet ! À cause de vous, j'ai perdu l'fil… Où en étais-je ? 

– Ô 2489 !, lui rappela le chat parlant. 

– Merci Miaouss ! Alors 2489, 2490… 

Les trois amis étaient en plein travail dans le large hangar qui était composé d'allées, toutes chargées de matériel sur plusieurs étagères et casiers. Il y avait plusieurs niveaux, et chaque étage ressemblait à un labyrinthe numéroté de gauche à droite et de bas en haut, pire qu'un entrepôt Ikéa géant. 

Dans le silence entrecoupé de la voix de James qui comptait, de Jessie qui soufflait, de Qulbutoké qui tapotait chaque article de sa lourde patte maladroite, et des murmures de Miaouss qui tentait lui aussi de ne pas se perdre dans les chiffres, un bruit étranger résonna. Des cliquetis de talonnettes sur le carrelage fusèrent à l'autre bout du bâtiment, jusqu'à s'approcher plus près de leur position. Une voix suivit. 

– Y a quelqu'un ?

Le trio releva la tête presque aussitôt, curieux, tandis que la voix de femme se fit entendre de nouveau. 

– James ? C'est Jolene, Jolene Parker ! Vous êtes là ? 

– Oui ! Allée 47, rangée 10 ! 

Miaouss gloussa comme un enfant en envoyant une œillade à Jessie, qui sourit, elle aussi, de façon narquoise. 

– On dirait que ta petite amie Jilliane est passée te faire un petit coucou… 

– Ô eh, et un p'tit bisou ! 

– Cette femme n'est pas ma petite amie ! Elle n'est pas très grande et c'est mon amie, mais en aucun cas ma petite amie ! Vous n'êtes que des langues de Séviper… 

Jolene apparu alors, se dévoilant pour la première fois aux yeux du chat parlant, et de Jessie. Cette dernière la toisa, détaillant sa supérieure de haut en bas et de bas en haut tandis qu'elle prit la parole. 

– Bonjour, je suppose que James a dû vous parler de moi, ou peut être que vous avez lu mon nom sur votre ordre de mission ? Quoi qu'il en soit, je suis Jolene Parker, votre chargée de mission donc, et je suis enchantée de faire votre connaissance ! 

La jeune sbire aux cheveux magenta marmonna un « enchanté » entre ses dents serrées tandis que Miaouss lui lança un bref « Sôlut », de même que Qulbutoké qui accompagna sa parole d'un geste de patte. James reprit tout de suite, ignorant ses acolytes qui se mirent à parler entre eux. 

– Content de te voir Jolene, est-ce qu'on se vouvoie à nouveau ?, demanda-t-il alors que Miaouss chuchotait un « On ô eu un ôrdre de mission ? » dans son dos et que Jessie répliqua un « Tu sais c'que j'en fais, moi, des papiers de Matori ? » pas du tout discret. 

– Je disais « vous » en parlant de votre équipe, alors, comment se passe l’inventaire ? », s’enquiert Jolene tandis que Miaouss continuait avec un « J’préfère pô l’savoir… », et que Jessie sifflait un « J’allais dire des confettis, crétin ! » 

– Une sale besogne, mais c'est pour la bonne cause !, répondit James en lui adressant un sourire contrit. 

– Oui…, soupira Jolene. En parlant de ça, je ne suis pas venu pour vous parler de la pluie et du beau temps, je voulais faire un petit débriefing concernant notre collaboration. J'ai votre attention à tous ? 

Jessie ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle ne pouvait déjà pas encadrer cette peste. Était-ce parce qu'elle était jolie, haut gradée et visiblement pleine de fausse modestie ? Ou bien parce qu'elle draguait allègrement James sans aucune gêne en lui parlant comme s'ils avaient élevé les Mammochon ensemble ? Elle grogna un « Bien sûr » en attachant ses longs cheveux en queue de Ponyta, pendant que Miaouss s'assit à côté de son amie, tout ouïe. Évidemment, James était en première ligne face à la blonde, déjà prêt à prendre des notes. 

 

– La Team Rocket s'associera avec la Sylphe SARL de façon officielle à partir du mois prochain. Un laboratoire de la Sylphe va ouvrir à Céladopole, dans les anciens locaux appartenant à l'organisation, soit le Casino et le QG précédent. Le Casino sera déplacé dans un grand complexe qui appartient à la famille Boss, mais ce qui nous intéresse, nous, c'est le labo. Une partie du matériel se trouvant ici va être nécessaire pour le projet, d'où cet inventaire. Il ne pouvait pas être confié à des auxiliaires ou simples sbires car cette fusion doit rester top secrète jusqu'à l'annonce officielle. Une fois l'inventaire réalisé, nous serons chargés de numériser et classifier l'intégralité des archives contenues à l'ancien QG afin de dégager les locaux. Encore une fois, ces dossiers sont top secret, donc il fallait des agents de confiance pour effectuer ces tâches. Une fois le labo opérationnel, d'ici quelques mois, nous y travailleront de façon permanente. Votre chargé de mission sera un professeur, et vous retournerez sur le terrain. Vous serez donc des agents de classe B+, une augmentation vous sera donc accordée, de pair avec votre montée en grade. Vous avez des questions ? 

 

Durant tout le discours, les émotions des trois compères n'avaient cessé de passer de l'une à l'autre. James était resté enthousiaste du début à la fin, puis s'était retourné vers ses équipiers afin de leur lancer un regard suffisant disant avec un certain dédain : « J'avais raison ! » 

Miaouss, lui, semblait au départ intrigué… puis passionné. Trop heureux d'être estimé « de confiance » par le Boss, puis un peu déçu de devoir s'atteler à une tâche de bureau, avant de se dire qu'il pourrait être proche de Giovanni tous les jours afin de monter dans ses bonnes grâces en lui léchant les bottes du soir au matin, et enfin, il explosa de joie à l'entente de cette promotion, ses yeux larmoyants répondant à James « On a réussi bouffi, à nous l'argent et la vie de pacha ». Qulbutoké s'était senti dès le début très concerné par les mots de Jolene, et s'était posté au garde-à-vous à la fin du speech, prêt à scanner plus vite que l'éclair les archives pour l'honneur de l'organisation. Quant à Jessie, au départ suspicieuse et méfiante, elle avait finalement eu un élan de célébration : enfin, ils seraient aussi gradés que Brunch et Cassidy, et Arceus savait que rien ne comptait plus pour elle que l'argent, la reconnaissance, et écraser sa rivale comme un Aspicot dans le bec tranchant d'un Roucool.  

Après la question de Jolene, Miaouss pris la parole en premier. 

– Est ce qu'on aurô des cartes premium de cantine ? 

– Euh… Non, Miaouss, je suis désolée. Par contre, vous aurez 150 crédits sur votre carte, au lieu de vos 100 crédits actuels. D'autres questions ? 

– Oui, et plusieurs !, renchérit James. La Team Rocket va s'associer de façon officielle : qu'entends-tu par-là ? Ils n'utilisent pas une façade afin de ne pas éveiller les soupçons ? 

Jessie serra les dents : quelles interrogations stupides ! Combien allons-nous toucher comme salaire ? Allons-nous avoir d'autres avantages ? Aurons-nous droit à un budget pour du matériel à usage personnel, comme par exemple pour l'achat d'un sèche-cheveux avec lisseur intégré ? Pourrons-nous garder nos uniformes blancs ? Des questions, elle en avait plein, mais plus James et Miaouss discutaient avec Jolene, plus l'inspiration la quittait. Elle ne demanda rien, attendant juste que Jolene ne reprenne. 

 

– Bon, écoutez, je reste ici alors si des questions vous viennent à l'esprit, n'hésitez pas ! Je vais vous aider à terminer l'inventaire, plus vite il sera bouclé, plus vite on pourra rentrer au QG ! Par équipe de deux, ça sera plus rapide, au travail ! 

 

Les amis se levèrent dans un silence mortel, rejoignant leur fiche de poste avec leurs listes respectives, tandis que Jessie avança à pas de Persian vers James. 

 

– On se met ensemble ? 

– J'ai beaucoup de questions à poser à Jolene, et puis quand on est en binôme, je me tape toujours tout le sale boulot ! 

 

Jessie leva les yeux au ciel, de mauvaise foi, avant de croiser les bras tout en faisant la moue. 

 

– Je croyais que c'n'était pas ta petite amie ! 

– Ça n'l'est pas… J'ai juste envie d'en savoir plus sur l'avenir de notre organisation et de notre carrière, figure-toi ! 

– C'est ça, bien sûr !, ricana Jessie. Je m'en fiche, je préfère travailler avec Miaouss de toute façon ! 

 

Mais Jessie eu à peine le temps de tourner les talons qu'elle vit Miaouss en train de lécher les bottes de leur nouvelle supérieure en lui demandant de faire équipe avec elle, lui aussi. 

– Vous cônnaissez bien le Bôss il pôrait ? Il vous a parlé d'môn délicieux café-crème dont il raffolait ? C'est une rôcette secrète du café dans lequel on volait nos sandwichs mes frères et môa, dans le plus quôtier le plus chic d'Hollywood ! 

– Non, il ne m'en a pas parlé ! Mais j'ai hâte d'y goûter ! 

Elle lui expliqua ensuite – dans un mensonge alambiqué afin de se retrouver avec James – qu'il valait mieux qu'il fasse équipe avec Qulbutoké, puisque le pauvre ne pouvait se faire comprendre que de lui. Se retrouvant seule, Jessie pris sa fiche de poste d'un geste sec en la froissant. 

– Vous n'savez pas c'que vous ratez, bande de minables, mais c'est pas moi qui perd au change ! Vaut mieux être seule que mal accompagnée ! 

Sur ces bonnes et agressives paroles, la jeune sbire avança vers l'allée écrite sur le papier – qui n'était désormais qu'un chiffon –, afin de continuer l'inventaire. 

La journée fut un véritable calvaire : si Miaouss et Qulbutoké lui adressaient parfois la parole afin d'échanger avec elle des informations ou des piques bien senties, James l'ignora sec, fourré avec sa nouvelle amie qu'il ne lâchait pas d'une semelle. Jessie le trouvait aussi pathétique qu'elle jugeait Jolene insupportable : ils faisaient bien la paire ces deux crétins finis ! Si la jolie rousse avait déjà vu des sales petites pestes minauder auprès d'un garçon pour le séduire, elle n'avait encore jamais assisté à ça : son équipier avait l'air encore plus stupide que d'habitude, à boire les paroles de cette pouf comme du p'tit lait d'Écrémeuh ! Les dents serrées, Jessie passa le plus clair de son temps à compter les méchas de l'organisation comme si elle comptait les coups de maillet qu'elle pourrait leur coller dans les dents à tous les deux. 

Une fois sa fiche terminée, elle se rendit compte que ses comparses n'étaient plus là. En équipe, ils avaient dû finir plus tôt qu'elle, aussi, elle se hâta vers la sortie, lasse et les nerfs en pelote. Elle se dirigea machinalement vers la source chaude, contournant la cabane d'un pas prudent, tandis qu'elle tentait de masquer le soleil en face d'elle de ses fins doigts graciles. 

Une fois arrivée, elle vit avec satisfaction que personne n'y faisait trempette. Jackpot ! Elle avança alors plus près et prit de l'eau dans ses mains avant d'y plonger son visage. La température était parfaite ! Elle enleva ses bottes en premier, qu'elle déposa plus loin, ses chaussettes, ses deux t-shirts et enfin sa jupe, puis elle se laissa glisser doucement dans la source, et soupira. Quel soulagement ! Rien de mieux après une journée aussi agaçante que de s'allonger dans de l'eau chaude et se relaxer ! Elle prit sa respiration avant de se laisser couler entièrement sous l'eau puis ressorti doucement et entortilla son épaisse chevelure pour l'essorer. Cela faisait quelques jours qu'elle n'avait pas abusé du gel ni de la gomina pour faire tenir son étrange coiffure emblématique, et cela lui faisait un bien fou de pouvoir passer ses doigts à travers ses cheveux. Un sentiment de plénitude l'avait envahi, jusqu'à ce qu’elle entende arriver ses comparses dans sa direction, comme s'ils étaient les quatre cavaliers de l'apocalypse. Elle ouvrit un œil en grommelant une plainte inaudible, mais à sa grande surprise, seul James vint à elle. Il s'assit en tailleur près du bord. 

 

– On a pris de l'avance sur les fiches de poste de demain, Jolene a pris la mienne, et j'ai avancé la tienne… 

Jessie le regarda avec un regard douteux : voulait-il se faire pardonner de l'avoir jeté comme une vieille chaussette tout à l'heure ? Si oui – peu lui importait finalement –, c'était gentil de sa part, même si elle aurait préféré qu'il la choisisse comme équipière, ce qu'elle était toujours, soit dit en passant. Un léger sourire étira sur ses lèvres. 

– Merci, James. 

– Mais je t'en prie. 

Elle se releva à l'aide de ses bras, jusqu'à atteindre la joue de son ami, et y déposa un baiser furtif, du bout de ses lèvres, lorsque Jolene arriva. Satisfaite d'avoir embrassé son équipier, tout comme cette morue la veille, Jessie lui lança un sourire narquois. Jolene les observa tandis qu'elle avançait jusqu'à eux, puis elle s'arrêta derrière James, les dents serrées. « Juste des amis », lui avait-il dit. Ça semblait vrai, mais qui pouvait savoir ce que cette Jessica avait réellement en tête ? Voyant ses intérêts menacés, la blonde court-circuita cet instant qu'elle jugeait un peu trop intime à son goût. 

– Tu es prêt ? 

– Oh, euh, oui. On va pouvoir y aller. 

– Et je peux savoir où ?, demanda Jessie d'un air suspicieux. 

– Jolene m'invite à dîner sur l'île voisine, pour discuter de la mission. 

– Vous n'avez pas déjà fait ça toute la journée ? 

– Eh bien… 

– Tu es une grande fille, je suppose que tu vas savoir te débrouiller pour une soirée, Jessica, l'interrompit la blonde, ne pouvant masquer son petit sourire satisfait.

Jessie leva un sourcil, agacée. 

– C'est Jessie ! 

Un échange de regards cinglants entre les deux jeunes femmes sembla durer une éternité. Mais Jolene fut la première à reprendre son calme et à reprendre la parole. 

– Allez, on y va Jim. Jessie, je te souhaite une bonne soirée ! 

– Miaouss vient avec vous ?, ne pût-elle s’empêcher de demander. 

– Non non, il reste ici…, répondit Jolene avant de lui adresser un sourire hypocrite. À tout à l'heure, Jessie. 

 

Dans un sourire gêné, James se leva et emboîta le pas à Jolene vers le dirigeable tandis que son équipière resta dans la source, les regardant disparaître derrière la cabane. Elle avait une boule dans l'estomac, et elle ressentait au plus profond d'elle quelque chose de terriblement désagréable : la jalousie. Un sentiment bien moche que Jessie avait ressenti bien souvent à l'égard de plusieurs personnes par le passé. De la jalousie envers ceux qui avaient de l'argent, envers ceux qui réussissaient là où elle avait échoué. De la jalousie envers les gens plus intelligents, plus beaux qu'elle, ou encore envers ceux qui avaient eu la chance de grandir avec leurs parents dans un foyer aimant. Mais aujourd'hui, ça la rongeait d'une façon bien différente. Jessie ne comprenait pas vraiment ce qui était en train de se passer, mais le moins que l'on puisse dire, c'est que les choses avaient changé. Et pas pour le mieux. 

 

Soleilville, Kanto. 1981 

 

La lumière rouge de l'aube s'exfiltrant au travers des vieux voilages décousus faisait danser des formes abstraites sur le papier peint jauni par le temps dans la chambre. Les deux petits lits étaient vides, la commode gravée de Dracolosse toujours là, et le bureau aussi. Dessus trônait une petite valise rose, et à côté, deux autres grosses valises. 

Dans la cuisine, Mentali dévorait sa gamelle. À table, Jane finit de compter les billets puis elle les glissa dans une enveloppe. Tout était fin prêt : elle avait fait le ménage, tout rangé. Ses bagages étaient bouclés, et celui de Jessie aussi. La petite fille était assise en face de sa maman, en train de dessiner, lorsque Jane regarda sa montre. 

– Allez chérie, il faut y aller maintenant. Tu n'as rien oublié ? 

– Mes crayons de couleurs, je veux les mettre dans ma valise aussi ! 

– Laisse-les ici, ils en ont tout un tas à la maison d'accueil. 

– Oui mais ils z’ont pas de feutres avec des paillettes dedans !, argumenta la petite fille. Et je veux aussi mes marqueurs qui sentent la baie et mes gommettes… 

– Va vite mettre ta trousse dans ton sac, crapule, et on y va. 

– Pourquoi je peux pas venir avec toi à la montagne ? 

– Parce que tu ferais la bataille de boules de neige au lieu de travailler, répliqua Jane en croisant les bras et en penchant la tête sur le côté, un sourire amusé sur lèvres. 

– C'est même pas vrai !, s’indigna Jessie. 

Lâchant un petit rire, Jane déposa un baiser sur la joue de sa fille, avant de boire une nouvelle gorgée de café. 

– On ira skier cet hiver Jessie, je te le promets. Tu sais que cette mission est très importante pour maman, et pour toi. Après ça, je serai plus souvent à la maison, et on aura beaucoup d'argent. 

– Ça veut dire qu'on pourra aller manger au fast-food ?, demanda-t-elle aussitôt, des étoiles dans les yeux. 

– Bien sûr ! Tu pourras même prendre une glace. Allez, dépêche-toi un peu, ma puce. 

Sur ces derniers mots, Jane prit son sac, et sa doudoune sur son bras. Elle avança jusqu'à la porte, suivie de Mentali. 

– Jessica, allez ! 

– Ouiiieuh, j'arrive !! 

La petite fille arriva en courant avec sa valise à roulettes et s'arrêta devant le porte manteau de l'entrée. Elle écarta les bras tandis que Jane lui enfila un gilet, puis un sac à dos, après avoir posé sa tasse de café sur le buffet du hall. « Tant pis », se dit-elle, « Je m'en occuperai à mon retour ». Jessie sorti de la maison, Mentali suivi, puis la jeune maman ferma la porte d'entrée, pour la dernière fois. 

Le trajet jusqu'à la maison d'accueil était long, plusieurs heures entre Soleilville et Céladopole. Dans la voiture, Jane écoutait une cassette. La bande contenait uniquement des enregistrements un peu abstraits, des bruits, puis une voix monocorde parlait : 

« Altitude estimée 6500 m. Terrain dégagé. Plus propice en cette saison mais le pourcentage de chance qu'il apparaisse se situe aux alentours du 6 juillet. Taux à ce jour : 23 % » 

Jane était concentrée sur ce qu'elle écoutait. C'était la mission de sa vie, son œuvre, un travail de longue haleine. 

 

Après être passée chez Phil, il y avait presque 6 ans maintenant, Jane était finalement allée à la fête en l'honneur de Mew, chez Gloria. Dans le folklore de son pays, Mew était un Pokémon très précieux, une divinité. On dit qu'il permettait de créer la vie en milieu hostile, de soigner les blessures, de causer des catastrophes naturelles telles que des inondations… il paraîtrait même qu'il pouvait transmettre son pouvoir aux humains. L'espèce de ce Pokémon mystérieux était censée être éteinte depuis longtemps, mais les locaux étaient persuadés que l'un de ces fabuleux était encore vivant, et veillait sur les promeneurs égarés, dans les montagnes. Mew était un symbole de fertilité, de vie, et d'espoir. Une fête en son honneur était célébrée tous les 7 ans dans la ville natale de Gloria, et aujourd'hui elle avait décidé de fêter l'événement dans son auberge. Dès les premiers mots échangés au sujet de la créature, Jane fut littéralement passionnée : c'était incroyable, d'autant plus s'il existait vraiment, ça présenterait une force incroyable pour la Team Rocket d'avoir un tel Pokémon comme allié. Elle profita alors de son congé maternité pour partir dans la famille de Gloria, dans les Andes, afin de faire des recherches plus approfondies. Mme Boss lui laissait déjà carte blanche sur toutes ses missions, mais avec sa grossesse, elle lui laissait encore plus de libertés. C'est d'ailleurs pour ça que Jane était restée dans l'organisation : Phil étant parti – Jane soupçonnait que ce soit parce qu'il avait compris son implication dans la TR –, elle n'avait plus personne vers qui se tourner. Mme Boss avait été très compréhensive, et d'un grand réconfort. Elle ne pouvait pas partir, c'était sa famille, et une vraie source de revenus, fiable et sûre pour l'enfant à naître. 

À son retour d'Amérique latine, Jane consacra beaucoup de temps à son bébé : une petite fille, aux épais cheveux magenta, comme son oncle John. Elle l'appela Jessica. Voulant lui offrir une vie meilleure, la jeune maman emménagea de nouveau dans sa maison, à Soleilville. Elle se mit à épargner de l'argent pour Jessie, donnant chaque mois une enveloppe à Mme Boss, qu'elle plaçait dans un coffre-fort pour elle. Mais malgré son salaire confortable, l'emprunt de la maison et l'épargne en moins, tout son argent se mit à partir dans son obsession : Mew. 

Après la naissance de Jessie, Jane se mit en tête de capturer le Pokémon mystique, dont elle était persuadée de l'existence, après avoir interviewé toute la région sur place. Elle acheta du matériel de pointe, se mit à faire des allers-retours fréquents à l'autre bout de la terre pour enquêter sur place, plaçant à chaque fois sa petite fille dans un foyer d'accueil pour enfants très coûteux. Toutes ses dépenses n'avaient en revanche pas d'importance pour Jane : c'était un investissement. Avec Mew, elle savait qu'elle deviendrait une légende, et immensément riche. Mme Boss l'avait elle aussi conforté dans cette idée, lorsqu'elle lui avait annoncé son projet, une fois qu'elle eut la preuve ultime de son existence. 

Elle était désormais à la tête d'une équipe de chercheurs et autres membres, afin de capturer le Pokémon dans les montagnes. Cette période était, comme l'indiquait les cassettes, la plus propice à son apparition et capture. C'était dingue, l'aboutissement de centaines d'heures de travail. 

– Eehhh maman, c'est nul ta cassette, y a même pas d'musique ! 

– Attend chérie, c'est important. 

– C'est encore sur Mew ? Y en a que pour lui !, reprocha la petite fille. Mew par-ci, Mew par-là… et moi dans tout ça ? 

– C'est presque fini, Jessie. Après on met ta cassette du petit Keunotor, d’accord ? 

– Ouiii, je préfère ça ! 

Dans la voiture, Jessie ne lâchait pas son dessin, qu'elle avait minutieusement plié en deux. Elle le serrait si fort, qu'une fois arrivée au centre, elle oublia presque de le donner à sa mère. Clémence, l'une des auxiliaires de puériculture, prit le sac de la petite et son manteau, tandis que Jane se mit à la hauteur de sa fille, un genou à terre. 

– Tu es bien sage, d'accord mon ange ? J'essaierai de t'appeler. Wanda va te donner des nouvelles, je lui enverrai des télégrammes. Et Ariane viendra peut-être te rendre visite. 

– Et toi, tu reviens quand ? 

– Je serai là juste avant la rentrée des classes, on ira acheter des cahiers et des feutres ensemble. 

Face à Jane, Jessie se retenait de pleurer, bien que les larmes commençassent à poindre et à brouiller son regard bleu lagon. Elle serra plus fort la mâchoire pour ne pas fondre en larmes. 

– C'est dans très longtemps… Ariane va venir quand ? 

– Bientôt mon cœur, murmura Jane en soulevant le menton de sa fille, tandis qu'elle avait vraiment du mal à retenir ses sanglots. Allez, va t'amuser avec tes amis, on se voit vite.

Jane ouvrit ses bras et sans attendre une minute de plus, Jessie la serra contre elle, de toutes ses forces. Elle pleurait à chaudes larmes, n'ayant pas envie que sa maman ne parte, pas encore. Elle détestait cet endroit, les autres enfants, dormir seule. Sa seule priorité désormais allait être de rester proche du téléphone, au cas où sa mère ou le QG l'appellerait pour lui donner des nouvelles. 

– Tu poses pour la photo ma puce ? Je vais l'emmener pour t'avoir toujours avec moi, tu veux bien ? 

Jessie acquiesça, avant de lui tendre le dessin représentant une maison, Jane, elle et Mew, aux côtés de Mentali et Draco. 

– Oui mais d'abord je t'ai fait un cadeau… Regarde, c'est nous quand tu reviendras. 

Jane regarda le papier avec un air profondément désolé. Elle savait qu'elle agissait mal en partant si longtemps loin de sa fille, et elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle agissait comme sa mère, finalement. Après le départ de Phil, elle s'était noyée dans le travail pour oublier qu'elle était passée à côté de la vie dont elle avait toujours rêvé. Elle n'avait jamais rencontré aucun autre homme, de toute façon, elle avait fait une croix sur une vie de famille bien comme il faut. Elle était une criminelle, et c'était en elle depuis toujours, dans ses veines. C'était comme ça, inéluctable. Jane sorti alors son appareil photo polaroïd et elle captura Jessie, qui s'efforçait de sourire faussement. Lorsque le flash retentit, elle se remit à pleurer, courant se réfugier dans les bras rassurants de Jane, qui la serra une dernière fois. 

– C'est l'heure, ma chérie. Prend bien soin de toi, d'accord ? Je serai là pour ta rentrée en CP, je te le promets. 

– Oui… Au revoir, maman. 

Et elle partit, laissant la petite fille disparaître dans le rétroviseur de la voiture. Après quelques dizaines de minutes, elle arrive enfin au parking du Casino de Céladopole. Elle bipa sa carte sur le lecteur et les portes s'ouvrirent. Jane avait une place réservée, en tant que commandante. Juste à côté de son emplacement, il y avait celui de Giovanni, qui sorti de sa grosse cylindrée en même temps qu'elle. 

– Jolie voiture !, dit-elle au fils de sa patronne, tandis qu'elle avançait vers lui. 

Du côté passager descendit Ariane, vêtue d'une longue robe rouge assortie à ses cheveux flamboyants. 

– Merci, Jane. 

– Vous ne travaillez pas aujourd'hui ? 

– Non, je vais essayer des robes de mariée, répondit la jeune femme. Je dois juste récupérer quelques affaires. 

– C'est le grand départ pour toi aujourd'hui, n'est-ce pas ?, demanda alors le futur marié. 

Le jeune homme, héritier de la Team Rocket, avait la réputation d'être un véritable Sharpedo, que ce soit lors de ses missions comme dans sa vie personnelle. Il n'avait que 26 ans, et déjà l'ambition et l'envie incommensurable de devenir Boss à la place de la Boss, ce n'était un secret pour personne. Son air supérieur et prétentieux pouvait se lire sur son visage tout comme dans son attitude. Il portait un élégant costume bleu clair, une cravate assortie et dans sa main se trouvait une mallette. À son bras, une épaisse montre mirobolante indiquait son statut social, et sur ses lèvres, un sourire narquois. Il releva ses lunettes de soleil sur ses cheveux d'un brun profond, gominés en arrière. 

– Oui, je vais prendre l'avion, justement. Je viens de déposer Jessica au foyer d'accueil, elle espère que vous lui rendrez visite. Ça va être long pour elle… 

– Je n'ai pas le temps pour ça, dit sèchement Giovanni. 

– Je passerai quelques fois, enchaîna Ariane. 

Cette dernière était bien plus gentille que son partenaire, même si elle n'en restait pas moins une criminelle. Après avoir été l'équipière de Giovanni depuis son embauche il y avait de cela 6 ans, elle avait fini par évoluer, devenant agent de classe A, de même que lui. Elle faisait partie du « petit cercle » de son futur époux, avec trois autres agents : Lambda, Lance, et Amos. Ils évoluaient ensemble sur des missions, et semblaient agir parfois en sous-marin, écoutant le jeune homme comme s'il était au-dessus de sa mère. Jane les appréciait beaucoup, c'était sa famille. Un sourire aux lèvres, elle enlaça la jeune rousse, qui était bien plus grande qu'elle sur ses talons. 

– Merci, Ariane. À bientôt, on se capte sur la ligne 13, d'accord ? Faut que je file, Franck est déjà là depuis des heures ! 

– D'accord ! Bon voyage ! 

– À bientôt, oui. 

Elle serra la main de Giovanni, qui fut le dernier à lui répondre, puis elle partit. À grandes enjambées, elle arriva rapidement à l'ascenseur. Elle descendit dans son bureau prendre quelques derniers documents, puis avança vers celui de Mme Boss. 

– Jane ! Je te pensais déjà partie… 

– Sans te dire au revoir ?, répliqua Jane dans un sourire léger. 

– Viens par-là, cara mia. 

En se levant de son rocking-chair, la patronne grimaça. 

– Tu as encore mal au dos ?, s’inquiéta aussitôt Jane. 

– C'n'est rien, je suis restée assise bien trop longtemps. 

Elle avança vers Jane et la prit dans ses bras, avant de l'inviter à prendre place en face d'elle. Elle replaça correctement son chandail en laine de Wattouat sur ses épaules frêles, puis ses cheveux noirs de jais au-dessus. Tandis que son employée s'asseyait, elle alluma une cigarette. 

– C'est le grand jour, je suis toute excitée !, déclara Jane en rebondissant presque sur son siège comme une enfant. J'ai hâte de revenir avec Mew, vous disant que je suis de retour, et que cette fois, je ne jouerai aucun mauvais tour ! 

– Tu vas y arriver, mia bella. J'ai foi en ton projet, en tes capacités. Tu vas nous permettre d'être invincible, j'en suis convaincue. 

– Je ne te décevrai pas, Wanda. On sera les maîtres du monde, grâce à lui. 

– Tu veux dire, grâce à toi. 

– Un peu, peut-être !, dit-elle tout en lançant un clin d'œil. Oh !, euh, avant que j'oublie… je devais te donner l'argent, tu sais, pour Jessie. 

Jane tendit alors une enveloppe brune de taille moyenne, que Mme Boss prit aussitôt. 

– Je le range de ce pas dans le coffre, répondit la patronne tout en se levant pour se diriger vers le coffre-fort incrusté dans l’un de ses murs derrière un panneau. D’une attitude nonchalante, elle continua de parler tout en tapant le code à l’aide de son index et de son majeur, l’enveloppe tenue dans le reste de sa main, tandis que sa deuxième main tenait encore sa cigarette en l’air. Mon hélicoptère t'attend sur le toit, il te déposera sur la piste que nous avons privatisé à l'aéroport, l’informa-t-elle avant de déposer l’argent à l’intérieur du coffre, de refermer l’accès ainsi que le panneau du mur, et de pivoter vers son meilleur agent. Et, Jane, quand tu reviendras, j'aimerais planifier un rendez-vous important. 

– Bien sûr, de quoi s'agit-il ?, demanda la concernée, curieuse, mais Mme Boss secoua la tête. 

– Je ne veux pas t'ennuyer avec ça avant ton départ. Pars l'esprit léger, on verra tout ça à ton retour. 

Après une brève conversation et une dernière accolade, Jane partit sur le toit, rejoindre son équipe. Elle regarda juste avant la photo de Jessie qui s'était enfin dévoilée : au lieu de sourire, comme Jane le lui avait demandé, la petite fille pleurait.

« Deux mois ça passe vite », se dit Jane. « Bientôt, on sera réunies ».

 

À suivre : Chapitre 2, Ariane. 

20 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (5)

1. Pomdapi 13/07/2022

Pas encore assez long pour moi. Impatiente de lire la suite!

2. Chacha 16/06/2022

Hello Layna, si tu parles de la fanfic avec la nouvelle génération (Victoire, Clyde etc), oui, c'est bien moi :) j'écrivais à l'époque en collaboration avec une amie qui a un peu décroché, donc malheureusement pas de suite en vue pour le moment ... mais qui sait, un jour peut être :)

Je te remercie en tout cas pour ton commentaire, ça fait juste trop plaisir :) le chapitre deux de celle ci devrait être dispo le mois pro :)

3. Layna 16/06/2022

Désolé pour le double post mais j'ai oublié de demander , est ce écrit par la même personne que double trouble ? J'ai remarqué que c'était les mêmes noms ! C'est dommage qu'elle n'ait pas été mise à jour depuis longtemps j'aimais beaucoup cette fic

4. Layna 16/06/2022

Les fanfics sur le passé des personnages sont vraiment mes préférées j'ai hâte de lire la suite :)

5. Lolo57 15/06/2022

Quel plaisir de voir le premier chapitre de Familia enfin publié sur le site ! Bon, ma superbe mise en page a un peu sauté mais ce n'est pas grave : c'est le contenu qui compte !

Et quelle joie de (re)découvrir le passé de Jane et son développement jusqu'à rejoindre la fatalité que nous connaissons tous...
Côté trio, leur dynamique et leurs répliques me font toujours autant rire !

Et le meilleur reste encore à venir ;)

Ajouter un commentaire
 

Date de dernière mise à jour : 13/01/2023