De l'autre coté du miroir 7

#7: Derriere les portes closes

 

Bien loin de l’agitation qui régnait sous leurs pieds, Jessie et Miaouss du miroir déambulaient tous deux dans les couloirs étroits du bâtiment servant de repère à la Team Rocket. Aucune contrainte ne leur avait été pour le moment imposée sur leur liberté de mouvement, ils pouvaient donc aller et venir comme ils le voulaient dans presque toute l’organisation sans problème.
Cependant, quelques pièces leurs étaient depuis toujours tenues secrètes. Maintes fois les deux compères avaient tenté d’en percer le mystère, mais chaque fois qu’ils se rapprochaient enfin du but, Jessie rebroussait chemin et s’enfuyait le plus loin possible en courant, prétextant une angoisse soudaine. Miaouss n’osait alors pas continuer, suivant l’intuition de son amie. Il la suivait toujours.
Mais peut-être était-il temps d’y faire exception.

-Jessica ? Questionna soudainement Miaouss, venant briser le silence instauré depuis bien trop longtemps. Tu penses qu’il va leur faire quoi, aux prisonniers ?

Le félin faisait partie des rares personnes suffisamment proches de la femme qui se permettaient d’utiliser son prénom complet. Il l’utilisait toujours, peu importe les circonstances.

-J’avoue n’en avoir aucune idée…répondit Jessie. Mais j’espère juste que…

-Qu’il ne va rien leur arriver ? Termina Miaouss. 

Le Pokémon avait beau déborder d’affection pour sa douce coéquipière, il lui fallait admettre qu’elle était un peu trop naïve. Le félin se tourna franchement vers elle :

-Je sais que tu veux y croire…Vraiment ! Mais entre nous, le connaissant lui et ses projets, tu restes quand même persuadée qu’ils vont aller gambader tous ensemble dans la forêt avec des fleurs autour du cou? 

-J’aime bien les fleurs, rétorqua simplement l’intéressée. 

Cette fois, Miaouss du miroir s’énerva pour de bon :

-S’il-te-plaît Jessica ! Nous savons tous les deux que tu es plus intelligente que ça, alors arrête de faire celle qui ne comprend pas !


La rousse l’observa avec des yeux ronds :

-Comprendre quoi ? Demanda-t-elle.

-Mais TOUT ! Pourquoi on est allés les chercher, pourquoi Pitrouille a disparu, pourquoi le Boss…enfin…je veux dire…

-Miaouss ! S’écria à son tour la femme, les yeux humides. Je suis très sincèrement désolée pour eux, mais on ne peut rien y faire ! Et s’il pense que c’est la bonne solution…

-Tu parles de qui quand tu dis « eux » ? Pitrouille et le Boss ou ceux qu’on vient probablement de condamner ? On devrait plutôt les aider ! 

-Leur sort serait le même… Acheva Jessie, la lèvre inférieure tremblante.

La disparition de son Pitrouille lui déchirait le cœur de part en part. S’il y avait bien une chose qu’elle avait apprise c’était qu’ici, tout ce qui disparaissait, on ne le revoyait plus jamais. La leçon avait été particulièrement marquante quand sa mère avait disparu. Elle ne l’avait plus jamais revue depuis. Alors, avec le temps, elle s’était habituée. « Ne plus y penser » était la phrase qui lui hantait l’esprit. Mais au fond, elle n’avait fait qu’enfouir la douleur, l’enterrer quelque part où elle ne pourrait pas lui jouer de mauvais tours, et elle se contentait de l’ignorer jour après jour. Et aujourd’hui, cette même douleur revenait avec  force, une force inarrêtable qui se faisait un malin plaisir de balayer les barrières qu’elle avait construites au fil du temps. 

Le félin se prit de pitié pour son amie, qui était dans un état lamentable. 

-Je ne te reconnais pas. 

Sa coéquipière baissa la tête et accéléra sa marche.

-Attends ! Attends ! S’exclama Miaouss derrière elle en commençant à courir, ses petites pattes de Pokémon ne lui permettant pas de couvrir la même distance que l’agent en marchant.

Mais la femme ne fit que marcher plus rapidement, au point de quasiment courir, la tête toujours courbée. Elle heurta brusquement quelque chose à un croisement et releva aussitôt le regard.

-James… Prononça-t-elle calmement.

-Jessie ! Qu’est-ce que tu fais là ? Exigea de savoir le jeune homme aux cheveux bleus en tentant de masquer un début de colère.

-Je…rien…Argua vainement la sbire sans grande conviction.

-Toi, qu’est-ce que TU fais là ? Intervint Miaouss en se rapprochant des deux individus.

Le ton acerbe de sa question n’avait pas échappé au chef de la Team Rocket qui darda sur lui un regard torve.

-Un peu de respect pour ton maître, matou pouilleux ! Elle n’a pas besoin d’un garde du corps, à ce que je sache !

-Avec toi, on n’est jamais trop prudent… Grogna le Pokémon félin.

James du miroir empoigna le bras de son équipière et plissa les yeux à l’attention de Miaouss :

-Alors c’est comme ça…De toute façon, c’est vrai que nous avons largement dépassé le stade des civilités.


-On peut dire ça…

L’homme au regard émeraude délaissa son coéquipier peu chaleureux pour regarder Jessie, bien plus réceptive à ses propos :

-Suis-moi, il y a quelque chose de très important dont j’aimerais te parler.

La femme déglutit et hocha la tête avant d’emboîter le pas à James qui l’avait devancée.

-Hey ! S’écria une dernière fois Miaouss. Où est-ce que tu l’emmènes ?!


Mais les deux compères avaient déjà disparu derrière une porte, abandonnant le félin dans le couloir vide.

-Hé ho ? 

Le Pokémon poussa un long soupir de frustration et rebroussa chemin en traînant les pattes.

-J’en peux plus… Je ne suis tout de même pas le seul sain d’esprit ici ? Demanda-t-il presque en criant.

-Piiii…

Miaouss se figea sur place. Son imagination lui jouait-elle des tours ? 

-Hé ? Y’a quelqu’un ? 

Mais le bruit s’était tu. Il recommença, plus fort cette fois-ci :

-Y’A QUELQU’UN ??

Il laissa une dizaine de secondes s’écouler. Plus rien. Le Pokémon continua son chemin en pestant intérieurement.

-Piiiiiiii…

Ses oreilles frémirent et se dressèrent immédiatement. Non, il l’avait bel et bien entendu, il en était sûr ! Et ce son lui était étrangement familier…

-Pitrouille ? Tenta-t-il encore plus fort.

-Piiii !!! Lui répondit un autre cri étouffé.

Il appela plusieurs fois le Pokémon, tandis qu’il longeait les murs dans l’espoir de remonter jusqu’à l’origine du son.

Au bout de la dixième tentative, Miaouss arrêta finalement ses recherches devant une des nombreuses portes du couloir gris terne.
Bien qu’elle soit en apparence semblable à toutes les autres, le félin, lui, savait parfaitement qu’elle faisait partie des portes que Jessie et lui n’avaient jamais osé franchir. Et si c’était là sa chance ? Il ne lui coûtait rien de vérifier. Sa décision fut vite prise : il planta trois de ses griffes dans la porte et grimpa à hauteur de la poignée. Puis il se servit de sa patte libre pour crocheter la serrure, ce qui était un jeu d’enfant pour lui. Il tourna ensuite rapidement la tête de gauche à droite pour s’assurer que personnage ne remarquait son intrusion, et après une longue inspiration, actionna la poignée. Miaouss retomba sur ses pattes et pénétra dans une pièce sombre. Il avait veillé à ne pas refermer totalement la porte, de sorte à laisser filtrer un petit rayon de lumière par son entrebâillement. Même en tant que félin, sa capacité à voir dans le noir s’était considérablement amoindrie avec le temps : il n’avait plus l’habitude. 

A l’aveugle, il chuchota à mi-voix :

-Pitrouille ? Tu es là ?

-Piiii !!

Miaouss se figea, sentant du mouvement près de lui. Soudain, une ombre se dessina devant lui.

-C’est toi ! S’exclama le Pokémon félin avec un grand sourire.

Le Pitrouille de Jessie se trouvait réellement à quelques centimètres de lui.

-On te cherchait partout ! Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Oh, mais…

Il venait à peine de remarquer les barreaux qui le séparaient de Pitrouille. Il s’avança et les agrippa, avant de les secouer de toutes ses forces.

-Piiiiii ! Piiiii ! (Ne te fatigues pas, Miaouss ! Tu ne pourras pas les casser…Va-t’en, vite !)

-Non ! Hors de question ! Qui t’a fait ça ?! 

Un couinement vint s’interposer :

-Feuuuuuu !!!! (C’est ce taré de mec aux cheveux bleus, quelle question !)

Miaouss se retourna vivement vers le Feunnec qui venait de parler, lui aussi enfermé dans une cage. A bien y réfléchir, il lui semblait l’avoir déjà vu quelque part…

-Hé ! C’est toi, le Pokémon de…l’autre Serena ?

-Feeeeeeeuuuuuu !!! (Oui !! Et on aurait gagné si ton pote n’avait pas eu l’idée de nous menacer avec ce truc dangereux !)

Le félin se rapprocha du Pokémon de type Feu et questionna :

-L’autre taré aux cheveux bleus…Donc James ? 

-FEEUUUUUU !!! (T’ES VRAIMENT LONG A LA DETENTE, MA PAROLE ! REGARDE CE QU’IL A FAIT !)

Le Feunnec de Serena lui indiqua une direction du museau. Miaouss ne s’en était pas rendu compte au départ à cause de l’obscurité, mais maintenant que ses yeux s’étaient accoutumés à la pénombre, il distinguait une vingtaine d’autres prisons minuscules qui renfermaient toutes un Pokémon. Parmi eux, il reconnut des Pokémon appartenant à certains de ses amis de l’organisation ainsi que ceux des nouveaux occupants des cellules, comme le Braisillon ou le Grenousse de ce malheureux Sacha. Son mépris pour le chef de la Team ne fit que s’intensifier.

-J’y crois pas…

-TU VAS LONGTEMPS RESTER A CONTEMPLER LES CAGES ?!!

Miaouss faillit sauter au plafond à l’entente d’une voix nasillarde. Effrayé, il s’en approcha pour tomber nez à nez avec…un autre Miaouss.

-TU M’COMPRENDS QUAND J’TE PARLE ? Rugit le félin en griffant les barreaux.

Perplexe, le premier demanda :

-Tu es…

-Tu es QUOI ?

-Tu es moi.

Son alter-ego lui hurla dessus :

-J’AVAIS REMAR…Il fit brusquement place au silence, fixant un point invisible derrière le Pokémon, les yeux écarquillés.
Miaouss du miroir n’eut pas le temps de comprendre qu’il sentit un poids lourd s’abattre sur l’arrière de son crâne, et son corps s’effondra mollement sur le sol tandis qu’il perdait connaissance.

                                                                              ***
 
Jessie commençait à trouver le temps long. Elle suivait le nouveau chef de la Team Rocket dans un escalier abrupt depuis…En fait elle n’en savait rien, mais elle avait l’impression que cela ne finirait jamais. 

-Ce n’est plus très loin, affirma l’homme qui la précédait. 

Elle soupira discrètement, et se mit à examiner pour la dixième les murs de béton froids avec angoisse. Elle était pratiquement certaine de ne pas être sujette à la claustrophobie, mais c’était tout comme. Comme si ça ne suffisait pas, la discussion agitée qu’elle avait eue avec Miaouss un peu plus tôt lui revenait sans cesse en tête, et elle se sentait de plus en plus idiote par rapport à son comportement vis-à-vis de lui.

Pourquoi j’ai dit ça…Pourquoi j’ai dit ça…Pourquoi j’ai d…


Son pied dérapa et manqua une marche. Elle bascula aussitôt en avant et cria de terreur en se voyant déjà avec moult fractures du crâne, mais fut rattrapée in-extremis par son coéquipier qu’elle faillit entraîner dans sa chute. Heureusement, celui-ci se retint de justesse à la paroi, la jeune femme collée à lui. La situation n’étant pas pour lui déplaire, elle ne remarqua pas immédiatement l’embarras que pouvait leur provoquer cette position. 

-BON SANG JESSIE !!! 

-Uh… ?

La fille à la longue tresse prit finalement conscience de la raison du reproche et se décolla aussi sec de son sauveur, allant même jusqu’à se plaquer contre la paroi d’en face, plus rouge qu’un Darumarond.

L’homme lui adressa un drôle de sourire qu’elle n’aurait su qualifier avant de reprendre sa longue descente, sans même s’assurer que la femme le suivait.

Elle s’accorda trente secondes pour reprendre son souffle avant de reprendre son chemin elle aussi. Quand elle tourna la tête, elle constata que son équipier avait disparu et commença à paniquer. Comment cela se pouvait-il ? C’était une ligne droite !

Elle descendit quelques marches de plus, les jambes tremblantes et appela :

-James ?!

-Je suis là !

Elle se rendit un peu plus bas et découvrit un couloir qui bifurquait dans l’escalier, impossible à devinait quand on descendait. Elle s’y engagea et y découvrit au bout l’homme aux cheveux bleus affairé sur ce que Jessie pensait être une sorte de cadenas. Elle se pencha –mais pas trop- au-dessus de lui, essayant de comprendre ce qu’il était en train d’accomplir.

-Qu’est-ce que tu…

Clic !


Elle n’eut pas besoin de formuler sa question que déjà le cadenas en question rompait, ce qui  provoqua un grincement métallique en provenance de la lourde porte qu’il protégeait, qui s’ouvrit avec difficulté.

-Viens.

« James » fit signe à sa camarade d’entrer à l’intérieur de la pièce. Elle s’exécuta et rentra dans une salle de taille moyenne, et qui était de loin la plus sophistiquée parmi toutes celles dont elle avait connaissance. Ses yeux furent rapidement attirés par le centre de la pièce, où trônait une architecture complexe en forme de rectangle qui encadrait une fine paroi de verre d’une couleur qu’elle n’arrivait pas à déterminer.

-C’est…Débuta-t-elle.

-Notre seule porte de sortie, annonça James. 

Le chef de l’organisation se dirigea vers cette bizarrerie et la contourna. Il invita la femme à faire de même et elle le suivit en trottinant. Un fois derrière la structure, Jessie s’aperçut qu’une gigantesque machine y était installée, avec tant de boutons qu’elle ne saurait les compter. Elle s’avança davantage et se mit à examiner les longs tuyaux qui partaient dans toutes les directions, sans en voir le bout. La voix suave de son équipier intervint :

-Là-haut, lui indiqua-t-il.

Jessie leva les yeux. Des tuyaux reliaient la machine à ce qu’elle identifia comme des réceptacles de verres, au nombre de deux et suspendus par des câbles de fer. Ils lui rappelaient fortement quelque chose…

-Pikachu ?

-Pikaaaa !!! lui répondit la souris électrique en cognant désespérément sur le verre transparent.

Son étonnement se mua progressivement en colère qu’elle tenta de dissimuler. Elle s’adressa au chef en s’efforçant de ne rien laisser transparaître de sa haine :

-Pourquoi…il est là ? Tu avais dit que tu ne toucherais pas à…

-Je te rassure tout de suite, c’est celui de ces morveux, coupa posément l’homme.

La femme reporta un regard inquiet sur le Pokémon prisonnier qui s’épuisait en essayant de briser la paroi. 

-Mais…Pourquoi tu m’as amenée ici ? Demanda-t-elle en appréhendant la réponse.

-Je ne pouvais pas…ne pas te le dire. Tu as sans doute entendu parler de cette chose ? Répondit « James » en désignant le centre de la pièce. 

-Je croyais que ce n’étaient que des rumeurs…

-Moi aussi, dit le leader avec une pointe d’amertume dans la voix. Mais mes hommes l’ont mise à jour il y a peu…Deux semaines, si tu veux tout savoir. 

-Pourtant cette salle est bien plus moderne que tout ce que j’ai pu voir…Comment ?

Le visage de James parut soudain très fatigué et arbora un sourire triste :


-Tu n’es pas sans savoir que nous sommes capables de construire des choses dans un délai plus que court…J’ai fait mettre cette pièce à la pointe de la sécurité. Nul ne peut y accéder sans que je le sache.

Jessie acquiesça de la tête. Tout en conversant avec son coéquipier, elle scrutait discrètement Pikachu. Mais un renfoncement dans le mur derrière le Pokémon attira son attention.

-Et ça c’est quoi… ? 

-Rien d’important, rétorqua pressement James.

N’ayant pas assez de cran pour pousser l’interrogatoire, Jessie se ravisa et demanda à la place :

-Quand on parlait de ces…rumeurs…tu me disais que cela ne n’intéressait pas. Tu as changé d’avis, maintenant qu’elles sont devenues réalité ?

L’homme garda le silence pendant un moment. Il se mit à faire les cent pas dans la salle, les mains derrière le dos et expliqua :

-Oui, je n’en avais rien à faire, et effectivement, je m’en soucie à présent. 

Il s’arrêta pile devant la femme et lui lâcha comme une bombe :

-Notre offensive a raté.

-Q-Quoi ? Questionna-t-elle, perdue.

-L’assaut dont j’avais mis des mois à rassembler les partisans n’a été qu’un échec. Et maintenant, ils savent où nous sommes.

-Combien…Combien de…

-Quatre-vingt-cinq morts, humains et Pokémon confondus. C’est quasiment les trois quarts des effectifs.

Jessie commença à pleurer et s’agenouilla sur le sol :

-Je t’avais dit que ça ne marcherai jamais !

James ne fit preuve d’aucune empathie et argua d’un ton légèrement menaçant :

-Au moins, j’ai fait quelque chose. Pas comme ce bon à rien…Et c’est bien pour ça qu’il est actuellement enfermé. Je suis désolé.

Les larmes de la jeune femme redoublèrent.

-Tu les as envoyés à la mort !

Elle ne rendit compte qu’après-coup des mots qui venaient de franchir la barrière de ses lèvres avec une agressivité qui la surprit elle-même. Elle plaqua les deux mains sur sa bouche, appréhendant la réaction de James.

Mais l’homme ne prit pas la peine de relever ses accusations, autrement soucieux :

-Ils ne tarderont pas à riposter. Et cette fois, c’en sera fini de nous. Nous n’avons plus le temps de lancer une autre troupe. C’est la seule alternative qu’il nous reste.

Jessie n’osait plus parler après la phrase qu’elle avait prononcée. James, sachant qu’elle risquait de rester ainsi un bon paquet de minutes, se décida alors à continuer:

-Peu après la découverte de cette…chose, je me suis rendu aux archives, me disant qu’il y aurait peut-être un document qui pourrait m’éclairer…Regarde ce que j’y ai trouvé.

Il brandit un livre à la couverture usée de l’intérieur de sa veste :

-Ceci est un recueil sur toutes les légendes entourant le voyage entre les mondes. Et parmi elles…

Le leader ouvrit le livre et l’abaissa à la vue de Jessie, toujours à genoux.

-D’après ce livre, cette imposante structure que tu vois là s’appelle un Stable. Un portail Stable. Ils sont particulièrement rares et il est pratiquement impossible de les utiliser, ce qui explique qu’ils aient été relégués au rang de légendes avec le temps. 

Les sanglots de la jeune femme rousse s’étaient taris et elle n’avait plus de soubresaut. Elle attendit donc que son équipier poursuive.

-On ne peut les déplacer et leur fonctionnement est affreusement compliqué et coûteux. J’ai bien peur qu’il n’implique des…dommages collatéraux. 

-Comment…Comment ça ? Questionna enfin Jessie dans un murmure.

James parut avoir attendu pour cette question. Il lui laissa le livre sur les cuisses et pivota pour regarder le Stable.

-Des vies. Comme tu peux le voir, il est écrit que ce portail a besoin d’énergie…d’une certaine forme d’énergie. 

Jessie baissa les yeux sur l’ouvrage. Elle ne put qu’approuver les dires du chef de l’organisation. 

-La seule et unique méthode en vue de l’activation des Stables consiste à rediriger les flux vitaux d’un être vivant par un moyen quelconquePour cela, il vous faut tout d’abord acquérirdeux sujetsL’un provenant de votre contrée, et l’autre venant d’un monde autre. L’origine du second est déterminante quant à la destination que le portail vous ouvrira…lut-elle tout fort, la voix tremblotante. 

« James » lui fit de nouveau face et planta sur elle ses yeux émeraude perçants, patient.

-Si vous en avez les moyens, vous savez qu’il est aisé de vous procurer le deuxième…Mais après de nombreux essais, nous pouvons sans nul doute affirmer que la manœuvre finale s’avère le plus souvent…mortelle...


La femme reposa le livre loin d’elle et de son contenu morbide. Elle se souvint de la cage de verre.

-Alors c’est ça… ? Tu comptes l’utiliser… ?

-Si tu préfères rester ici en attendant la mort…Ton opinion ne regarde que toi. Parce que je t’emmènerais de force, Jess, termina James en lui caressant doucement la joue.

Il se détourna d’elle et se dirigea à un endroit différent de la pièce, où étaient entreposées une dizaine de petites caisses de taille variée. Tout en les fouillant, l’homme aux cheveux bleus dit :

-Malheureusement, il se peut qu’il y ait…un léger souci.

Il se releva et retourna à grands pas vers Jessie, une des caisses les plus minuscules dans les mains. Quand il fut assez proche, la femme fronça les sourcils en s’apercevant que ce qu’elle pensait être une vulgaire boîte était agrémentée de barreaux métalliques. « James » alla ensuite vers le second réceptacle de verre, ignorant le regard suspect de Jessie et celui furieux de Pikachu. Il tâta sa poche arrière et en sortit un trousseau de clés avec lequel il ouvrit la petite serrure de la caisse, et fit voler sa porte avec fracas. Il en extrada fièrement un Mystherbe, pieds liés et bâillonné. 

Jessie réprima le cri d’indignation qui lui montait et commença à se tordre les doigts nerveusement. James ouvrit la cage transparente et y plaça l’infortuné Pokémon Racine qui ne pouvait protester avant d’en refermer vite l’ouverture. Le chef marcha jusqu’à la machine et enclencha un bouton. 

Le spectacle débuta pour la jeune femme. L’engin se mit à vrombir et brusquement, Pikachu et Mystherbe se mirent à hurler ; des cris épouvantables qui firent blêmir Jessie.  Sous ses yeux, les tubes entrèrent en action : des deux Pokémon partait une énergie vive qui s’acheminait jusqu’à l’origine de leur torture. D’autres tuyaux prenaient le relaient en apportant l’énergie susdite au Stable. Au bout d’une quinzaine de secondes seulement, le miroir coloré du portail gagna en couleur et en brillance. Ses reflets se renvoyaient partout sur les murs de la salle, en venant presque à aveugler la femme.

Puis ce fut fini.

La lumière disparut. L’appareil cessa de fonctionner. Les Pokémon arrêtèrent également de crier leur souffrance et s’écroulèrent soudainement.

-Ils sont vivants.

James avait déclaré cela avec certitude. Mais aussi sans émotion. Jessie s’autorisa à respirer, accusant le choc de ce qui venait de se dérouler devant elle.

-J’ai fait l’exacte même expérience avec d’autres sujets. Des plus grands. Des plus robustes. Ça ne marche pas. Et je refuse d’accepter que ce soit la fin. Mais je me pose une question…Sur la source en question. Le livre est très vague à ce sujet.

-Je ne suis…je ne suis pas sûre de comprendre…

-Bien évidemment que si. Si les Pokémon n’ont aucune utilité, alors peut-être que les humains en auront. 

-Tu ne vas tout de même pas faire ça… ?

« James » dressa un sourcil, l’air moqueur :

-Ne me dis pas que tu commences à t’attacher à eux ? 

Il pointa ensuite un doigt sur elle et la regarda droit dans les yeux :

-Jessie, je t’assure que je ferais ce qui doit être fait pour que ce fichu portail s’ouvre. Et si ça implique de massacrer ces idiots un par un, alors il en sera ainsi. 

Constatant sa mine déconfite, il rajouta simplement :

-Je t’attends dehors.

James quitta la pièce en laissant son équipière méditer sur ses derniers mots.


Je pensais que tu étais différent d’eux…songea-t-elle avec regret. 

Elle jeta un œil à Pikachu et Mystherbe : les deux Pokémon étaient pour l’instant inconscients, ou du moins l’espérait-t-elle. Elle n’avait aucun moyen à sa disposition pour le vérifier et elle ne pouvait pas non plus les faire sortir de l’habitacle de verre. Mais en revanche, un faible reflet retint son attention. Elle s’approcha et découvrit le trousseau de clés du chef, toujours enfoncé dans la serrure de la précédente cage de Mystherbe. Il avait dû les oublier dans ses explications. 

Sur un coup de tête, elle retira le trousseau et le fourra dans sa botte, avant de partir elle aussi de la pièce, laissant l’horreur de la scène à laquelle elle venait d’assister loin derrière elle.

                                                                      ***


Serena regarda avec tristesse la petite tête blonde qui somnolait dans ses bras. Pauvre Clem. Elle était beaucoup trop jeune à son goût pour être embarquée dans une pareille aventure. Et encore, elle-même n’était pas bien vieille non plus.

-Tu crois qu’on va revoir Pouic et Dedenne ? Demanda la voix endormie de la fillette.

Serena caressa doucement le cuir chevelu de Clem :

-Oui, voyons ! Ne t’inquiète pas. On va aussi bientôt revoir Sacha et ton grand frère, je te le promets.
Des larmes commencèrent à dévaler le visage dévasté de la blondinette.

-Et s’il leur arrivait quelque chose ?

La fille serra la gamine plus fortement dans ses bras. Elle faisait office de sœur temporaire pour Clem, un rôle qu’elle avait toujours rêvé d’endosser, étant fille unique. Elle ne devait pas la décevoir.

-Tout se passera bien. Je sais que tu es une petite fille courageuse, Clem ! Allez, sèche tes larmes, tu es plus forte que ça !


-Ser’…Pourquoi tu trembles ?

Le corps de Serena s’était mis à trembler sans qu’elle n’ait aucune emprise sur lui. 

-Pour rien...

Elle cligna plusieurs fois ses yeux bleus, s’obligeant à ne pas laisser, elle aussi, ses larmes couler. Elle était aussi terrifiée que Clem, en vérité. Qui ne l’aurait pas été ? Se retrouver dans un monde –pas tout à fait- inconnu, se faire menacer par arme à feu et devenir prisonnier d’une organisation criminelle, il y avait de quoi péter un boulon. Et pourtant, elle était là, à tenter de consoler une fillette qui n’avait même pas l’âge de devenir dresseuse en essayant de la convaincre que ses amis iraient bien. Mais elle n’arrivait pas à s’en persuader toute seule. 

-Ne t’endors pas, Clem, chuchota Serena.

Elle avait bien trop peur de se retrouver seule dans cette cellule froide une fois que la fillette aurait plongé dans le sommeil. Et pire, Serena en venait même à penser qu’elle ne pourrait jamais se réveiller, ce qui était parfaitement insensé, se réprimanda-t-elle en son for intérieur. C’était sûrement égoïste de sa part, mais elle avait besoin de Clem à ses côtés pour ne pas devenir définitivement folle. 
Et si c’était un cauchemar ? Se questionna-t-elle encore. Toute cette escapade ne serait qu’un mauvais rêve, et elle s’éveillerait devant les regards moqueurs de Lem et Clem, qui lui reprocheraient d’avoir encore fait la grasse matinée, tout comme Sacha qui dormirait dans la tente la plus proche de la sienne. Mais non. Le béton froid sur lequel elle était assise était trop rugueux pour n’être qu’une création de sa pensée. En fin de compte, c’était véritablement un cauchemar qu’elle vivait. Un cauchemar bien réel. 

 
-Ca va Jessica ? Tu es toute pâle…

L’intéressée releva la tête en grognant sur l’ancien Boss de la Team du miroir :

-Pourquoi ça n’irait pas ? Je viens d’apprendre que le sosie fou furieux de mon coéquipier est le nouveau chef de l’organisation pour laquelle je travaille. TOUT. VA. BIEN. 

-Elle ne va pas bien, reformula Sacha. 

-Merci morveux, gronda-t-elle.

Giovanni du miroir déclara presque pour lui-même :

-Il n’a pas toujours été comme ça…

Jessie roula les yeux dans ses orbites :

-Allons-y pour la longue tirade…

-Ce n’était pas mon intention. James était un bon agent. Même si, aussi loin que je m’en souvienne, il a toujours eu…des accès de violence.  



-Des accès de violence ? Répéta Sacha en haussant un sourcil, incrédule. Sans blague…C’est vrai que me menacer de mort était juste un acte irréfléchi.

-Et c’est vrai que c’est autre chose que d’étrangler son Caninos à l’âge de cinq ans, répliqua l’ex-boss.

Sacha et Jessie s’étouffèrent tous les deux avec leur salive :

-QUOI ?!

Sacha recula, comme effrayé.

-Ok, ça fait partie des trucs que je vais peut-être éviter de raconter à James et Miaouss, nota la jeune femme à voix haute.

-Ne vous méprenez pas, reprit « Giovanni ». Il a toujours œuvré pour la justice et le bien. Il s’y prend juste de la mauvaise manière.

-Je suppose que pour lui, « faire le bien » se résume à enfermer ou étrangler tout ce qui bouge ? Argua le garçon aux cheveux noirs.

Giovanni parut troublé :

-Non, vous n’y êtes pas du tout…Son équipe faisait partie des agents de terrain qui étaient chargés de lutter contre le crime un peu partout dans Kalos…

Sacha plissa ses yeux bruns, observant Jessie :

-Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas vraiment convaincu…

La criminelle retint la claque qu’il lui démangeait de donner à l’insolent garçon.

-D’accord, très bien, t’as gagné morveux, t’es vraiment très drôle, soupira Jessie, à bout de nerfs. T’es content ?

Le dresseur lui adressa en retour un petit sourire en coin, qui n’était pas pour autant un signe de satisfaction.

-Eh bien Jessie, dit Giovanni, j’ai comme l’impression que dans ton monde à toi, tu ne poursuis pas exactement le même but que ma Jessie à moi, je me trompe ?

La femme se remémora l’espèce d’énergumène qui était censée lui ressembler et qui avait l’air d’être chiante comme la pluie.

-Ouais. Disons surtout que là d’où j’viens, j’aurais tendance à dire que c’est pas gentille Jessie qui se fait marcher sur les pieds par méchant James, mais c’est James le pleurnichard qui se fait rouler dessus par Jessie la femme forte et indépendante. Pigé ?

Sacha roula des yeux si fort que Jessie put presque l’entendre.

-Hé ho morveux, pas la peine de tirer cette tête. 

Giovanni du miroir darda ses yeux marron dans ceux saphir de la jeune femme :

-Tu n’as pas vraiment répondu à ma question.

Jessie souffla, exaspérée :

-Ça va, ça va. C’est juste que moi mon job, c’est de voler les Pokémon des gens en récitant une devise. D’ailleurs c’est…

-Pitié, non, ne la commence pas, s’affola faussement Sacha.

Il continua plus sérieusement :

-Donc excusez-moi…Mais vous êtes bien en train de dire qu’ici, la Team Rocket était…bienveillante ?

-Evidemment ! Et elle l’est toujours. Ca a juste un peu…dégénéré, si je puis me permettre.

-J’en connais un autre de dégénéré, railla Jessie.

L’homme regarda tour à tour Jessie et Sacha puis gloussa, amusé.

-Quoi encore ? Râla l’agente. 

-Rien du tout, vous me rappelez seulement deux personnes que je connais bien….Enfin, votre relation, surtout…

Jessie leva les mains :

-Je ne veux pas savoir, dit-elle.

-A ta guise.

Bon, il pourrait arrêter de me regarder, là ? Pensa la jeune femme. Effectivement, Giovanni ne l’avait quasiment pas lâchée des yeux depuis leur rencontre. Elle se sentait épiée dans ses moindres faits et gestes et cela commençait très sérieusement à l’agacer.

-Si on discutait d’autre chose ? Proposa-t-elle, énervée. Par exemple, totalement au hasard, pourquoi est-ce qu’ils font tout un cinéma pour un Pikachu ?! Ils auraient pu déjà demander, avant de sortir les hélicos !

Sacha partit dans une grosse quinte de toux ridiculement exagérée :

-Ca ça passe avec n’importe qui, sauf avec toi…

Les souvenirs des 8652319 tentatives diverses et variées de Jessie et ses équipiers pour tenter de voler Pikachu lui remontèrent en pleine la figure.

-Ah.

Ignorant la conversation privée entre les deux individus, « Giovanni » rétorqua :

-Alors c’est tombé sur ce pauvre Pikachu, hein ?

Sacha lui prêta une oreille attentive :

-« Tombé » sur lui ? Il me semble pourtant qu’ils ont déployé les grands moyens pour me l’arracher.

L’homme agita une main devant lui en secouant la tête :

-Ce n’est pas ton Pokémon que James voulait précisément. N’importe lequel aurait fait l’affaire, à condition qu’il provienne de votre monde. Il se trouvait juste au mauvais endroit au mauvais moment...Ils ont capturé ce qui leur est passé sous la main. Pikachu était enfermé dans une capsule de verre, c’est bien ça ?

Le dresseur hocha la tête, suspicieux, tout en se demandant comment l’ex-leader pouvait être au courant de tant de choses.

-C’aurait pu être un autre Pokémon à l’intérieur, conclut-il.

Il se tourna vers Jessie : 

-Je suppose que c’est toi et ton équipe qui êtes initialement responsables de la capture de son Pikachu ?
-Je peux dire non ou c’est une question piège? 

Sacha, lui, avait une main sur le menton et le regard absent. Il avait l’air de réfléchir, si toutefois il en était capable, ricana Jessie. 

-Alors pour résumer, ça veut dire que si la Team Rocket, la nôtre, ne nous avait pas attaqués comme à l’accoutumée, n’avait pas volé Pikachu et ne nous aurait pas conduits à l’intérieur de cette fichu grotte, on n’en serait pas là ?

-NON MAIS OH ! Cria Jessie. C’est bien gentil de rejeter tout le temps la faute sur nous, on sait que c’est plus facile mais est-ce que tu as déjà oublié qui voulait aller le premier à la Grotte Miroitante, d’abord ? Ça se serait passé de la même façon avec ou sans nous !

-Peut-être qu’en y allant à pied, justement, ils n’auraient pas été pile de l’autre côté du miroir au même moment !

-Ça c’est pas mal comme argument, continue sur ta lancée morveux, tu seras intelligent dans une vingtaine d’années avec un peu d’espoir, se moqua la femme.

Giovanni intervint pour calmer le débat enragé :

-Ce n’est pas non plus ce que j’ai voulu dire. Chacun a sa part de responsabilité dans cette affaire, et eux plus que vous ne le croyez. Vous ne pensez pas que votre rencontre était le fruit du hasard ? 

Soudain attentif, Sacha fronça les sourcils :

-Quoi ? Mais vous venez de dire que Pikachu…

-Je sais ce que j’ai dit. Mais remontez au moment où vous avez pris l’initiative de vous rendre à la grotte. 

Le garçon semblait de moins en moins suivre le raisonnement de Giovanni :

-Euh…C’est Serena qui a proposé, au départ… 

-Alors si vous la revoyez, demandez-lui. Demandez-lui ce qu’elle a ressenti quand elle a pris cette décision. Et ce qu’elle ressent toujours. 

Le dresseur décrocha totalement. Il commençait à s’interroger sur la santé mentale de l’homme en face de lui.

-Je ne suis pas fou, continua l’ex-boss, ayant deviné les pensées de Sacha. Tu ne comprends peut-être pas maintenant, et je ne peux pas t’en vouloir. Je pourrais essayer de t’expliquer, mais cette Serena aura davantage la capacité de t’éclairer que moi.
Epuisés par cette réflexion qui ne faisait aucun sens pour eux, Sacha et Jessie se rassirent de concert sur le sol à contrecœur :

-Ça ne nous donne pas beaucoup de réponses, tout ça…J’ai l’impression de nager en plein brouillard, finit par dire le garçon. 

-Moi j’ai faim, déclara Jessie, totalement hors-sujet, en sentant son estomac émettre des bruits non-identifiés.

-C’est génial, moi aussi maintenant, se plaignit Sacha.

Il avait presque réussit à chasser la nourriture de ses pensées depuis ces dernières heures, jusqu’à l’intervention de sa codétenue.

Allaient-ils mourir de faim dans cette cellule ? Ou le froid les prendrait-il avant ?

-Les réponses, vous les obtiendrez en temps voulu, martela Giovanni sans se laisser distraire. Mais il faudrait déjà que vous vous en sortiez en vie.

*****

Je suis folle à lier. Bonne à enfermer. Et je vais mourir.


Voilà les trois phrases qui se répétaient en boucle dans l’esprit de Jessie du miroir telle une litanie alors qu’elle empruntait encore des escaliers interminables en moins d’une heure. Et cette fois-ci, elle guettait chacun de ses pas, car si elle glissait, il n’y aurait personne pour l’empêcher de finir désarticulée au pied de l’escalier. 

A la moindre marche qu’elle descendait, la clé qu’elle avait honteusement subtilisée heurtait froidement le bas de sa jambe, ne manquant pas de lui rappeler son délit. Elle portait cet objet comme un poids au cœur, un poids dont elle pouvait pourtant se délester. Il lui suffirait de l’envoyer au loin, dans le noir des cellules. Mais ensuite, combien de temps faudrait-il au chef de l’organisation pour qu’il s’aperçoive que son trousseau avait disparu ? Et combien d’heures avant qu’il ne les retrouve ? Et combien de minutes pour faire le lien avec elle ? Tout l’accuserait.

Non, elle ne pouvait définitivement pas s’en débarrasser. C’était trop tard.

Alors que faire ? Pensa-t-elle, arrivée en bas de l’escalier. 

Elle examina le carrefour qui se présentait devant elle. Jessie avait trois options : à droite, à gauche ou tout droit. Et comme elle s’y attendait, les trois allées étaient vides de tout garde ou quelconque sbire. James avait commis un jour l’erreur de lui mentionner que les cellules n’étaient pas gardées.


Rien ne distinguait les différents boyaux des uns des autres ; la femme allait devoir faire confiance à son instinct, pour le meilleur ou pour le pire. Fébrile, elle haussa les épaules et se dirigea vers la gauche, ne voulant pas s’attarder dans les souterrains. Mais elle se pétrifia à peine deux pas plus loin, un drôle de sentiment la parcourant. L’intuition de la bonne voie ? Du danger ? Elle n’en savait strictement rien. 

Toujours est-il qu’elle rebroussa chemin pour s’engouffrer dans le couloir de droite à la hâte. Elle marchait relativement vite, non pas par assurance mais plutôt par angoisse. La jeune femme regardait sans cesse derrière elle, perturbée à l’idée que quelqu’un fasse son apparition à l’improviste.
Le long chemin était plongé dans la pénombre. Selon Jessie, cette partie du QG était très certainement la moins avancée technologiquement -surtout après la salle dont elle sortait,- ce qui pouvait expliquer son éclairage précaire et ses galeries grossièrement creusées. Sans parler des cellules vides et poussiéreuses qu’elle longeait et qui n’étaient pas des exemples de modernité.

D’ailleurs, l’engouement dont elle avait fait preuve un peu plus tôt commençait à s’amoindrir ; jusque-là, toutes les cellules devant lesquelles elle était passée étaient dépourvues de la moindre présence, sans exception. S’était-elle trompée en empruntant ce couloir ? Ou…était-ce trop tard ? Elle secoua la tête, refusant de se soumettre à cette idée. Il n’y avait qu’un accès unique aux souterrains, du moins à sa connaissance. Si James y était descendu, étant donné qu’elle était partie juste après lui, elle aurait forcément dû le croiser. Elle priait en ce moment même pour qu’il soit occupé à autre chose qu’à se demander où était sa coéquipière. 

-Jessie ? 

Cette question était presque murmurée. Le cœur de la fille manqua un battement et elle fit pratiquement un bond en arrière de frayeur. Elle se tourna vers un jeune homme aux cheveux lavande qui agrippait les barreaux de sa cellule, les yeux grands ouverts. Derrière lui se trouvait un garçonnet blond qui arborait des traits méfiants, probablement en relation avec sa venue soudaine. 

Elle allait finir par faire une crise cardiaque.

-Tu es là pour nous aider ? Plaida James avec des yeux de chien battu. 

La femme eut brusquement la gorge sèche ; sa voix refusait de lui obéir. Lem se rua sur les barres métalliques et brama :

-Je veux voir ma sœur ! Tout de suite ! Et mes Pokémon ! 

« Jessie » flancha et recula de quelques pas sous la surprise du ton employé par le garçon en apparence si inoffensif.

-Lem, chuchota James, tu lui fais peur ! 

Il s’excusa ensuite sincèrement :

-Désolé, on ne voulait pas t’effrayer…

Il jeta une œillade au blond qui s’acharnait sur les barreaux, en proie au désespoir.

-Alors, tu es venue nous libérer ? Supplia-t-il à nouveau. 

Le jeune homme crut percevoir un léger secouement de tête chez la fille.

-Et nos Pokémon, ils vont bien ? Poursuivit-il.

-Et nos amis ! Coupa Lem.

-On peut savoir ce qu’il se passe, au moins ? Dit James. 

La femme baissa la tête, ne consentant à donner aucune réponse. 

-Si elle ne veut pas nous aider, je ne sais pas ce qu’elle fait là, cracha Lem plus pour son compagnon de cellule que pour la femme en face de lui. 

Depuis son enfermement et la séparation avec sa sœur, le comportement de Lem avait radicalement changé. Ce garçon d’ordinaire si raisonnable, posé et maladroit était méconnaissable pour James, qui n’avait jamais soupçonné une telle part d’agressivité en lui. De plus, il était quasiment persuadé que l’hostilité dont il faisait preuve envers la jeune femme n’avait rien de personnel ; il déchargeait tout simplement sa colère sur la première personne venue et un peu fragile.

-Je…

Jessie venait enfin de retrouver l’usage de sa voix. Les paroles de Lem l’affectaient plus profondément qu’il ne pouvait le deviner. Elles reflétaient l’une de ses plus grandes peurs : être inutile. Et c’est bien ce qu’elle était, là, à les regarder enfermés comme des animaux en cage : d’une inutilité sans nom. 

Elle avait peur. Peur de James, peur de mourir, peur des représailles. Peur des conséquences. 
Mais plus puissant que cette peur, il y avait le sentiment de n’être littéralement rien, de n’exister pour personne. Cela la rendait malade. 

Alors elle fit un choix. Un choix qui, l’espérait-elle, ne scellait pas son destin à tout jamais. Elle attrapa le trousseau dans sa botte et sans laisser une occasion au doute de l’envahir, elle ouvrit la porte de la cellule des deux prisonniers qui la regardaient, bouche bée. 

-Allez, sortez, arriva-t-elle à peine à prononcer tellement sa voix tremblotait. 

Elle tenait à peine debout, le teint blafard. James lui empoigna le bras, et elle sursauta. Pourtant, c’est un geste d’une incommensurable douceur.

-Merci.

Jessie esquissa un sourire léger. 

-Tu sais où se trouve la cellule de ma sœur? Résonna la voix de Lem, nettement moins malveillant.

La fille tira le bas de sa tunique et déglutit :

-Pas vraiment mais…Ce n’est pas très grand ici à ce que j’ai vu…

-Je vois. Alors va tout fouiller de fond en comble jusqu’à ce qu’on la retrouve, commanda le garçon. Et toi, tu viens avec nous.

Jessie ouvrit la bouche mais Lem poursuivit :

-Non, non. Ce n’est pas parce que tu nous as libérés que tu as toute ma confiance.

-Tu crois que je vais remonter donner l’alerte ?

-Je ne veux pas prendre le risque. 

Elle était morte et enterré si elle se faisait surprendre. Cependant, elle avait déjà compris qu’elle ne pouvait plus faire machine arrière quand elle avait décidé de voler le trousseau. 

Elle n’était ni forte, ni courageuse. Mais elle allait les suivre malgré la peur, malgré la menace, malgré tout. Car qu’elle le veuille ou non, elle s’était alliée à eux. Et à présent, son destin ne reposait plus sur ses seules épaules. 

                                                                                     
                                                                                        ***
 
La bosse sur le crâne de Miaouss du miroir allait sûrement mettre des semaines à dégonfler. Quoi qu’il en soit, le félin était toujours inconscient, étendu nonchalamment sur le dos et un filet de bave dégoulinant de sa bouche.

Il poussa un râle quand il revint progressivement à lui. Sa vue était floue, les bruits lointains et il sentait à peine ses pattes. Il cligna difficilement des yeux et parvint à distinguer une forme floue qui lui tournait le dos, semblait-il. 

Le Pokémon déploya tous ses efforts pour se remettre sur patte le plus furtivement possible. Il s’approcha de l’individu, qui n’avait visiblement encore rien remarqué. 

Et tout d’un coup celui-ci se retourna face à Miaouss, aussi surpris que lui. Mais le félin fut un dixième de seconde plus rapide que l’humain et le griffa sur la joue droite, ce qui lui arracha un gémissement plaintif.

-CA FAIT MAL ! CA FAIT SUPER MAL ! Se mit à hurler le blessé, se couvrant le visage de ses mains.

Le chat Pokémon se rendit compte de son erreur dès que le jeune garçon en face de lui parla. Celui-ci écarta lentement les mains qui couvraient sa blessure, laissant entrevoir à Miaouss deux yeux marron larmoyants. 

-Oh non ! Je suis désolé, je ne savais pas que c’était toi, je te le jure !

Certaines mèches corbeau du garçon étaient devenues poisseuses à cause du sang et collaient sur une partie de son visage. 

-Tu fais trop mal, geignit-t-il. 

Miaouss répondit, embarrassé par la situation :

-J’ai fait ça par réflexe, excuse-moi. Mais c’est bien toi qui m’a assommé ?

Le jeune garçon prit son temps pour répondre, en train d’arracher son t-shirt pour se faire une compresse. 

-Ah oui…Je pensais que tu étais un espion. J’ai pas vu à cause du noir.

Miaouss se frotta la tête à son tour, à l’emplacement du coup qu’il avait reçu. 

-C’est James qui t’as dit de patrouiller ?

Il acquiesça.

-Et tu lui obéis ? Soupira le Pokémon.

Une expression de honte de dessina sur son visage :

-J’ai pas trop le choix. 

-Il te contrôle beaucoup trop, Sacha. 
 
                                                                     ***                        
 
Il avait fallu tout de même un bon quart d’heure à James, Lem et Jessie du miroir pour mettre la main sur l’emplacement de la cellule de Serena et Clem. Les retrouvailles entre Lem et sa petite sœur avaient particulièrement émouvantes et, bien que toujours terrifiés, ils étaient désormais collés l’un à l’autre avec une expression de tendresse sur le visage. Serena avait été un peu plus conciliante que le garçon blond quant à la présence de l’alter-ego de Jessie parmi eux et se contentait de lui lancer quelques regards précautionneux de temps à autre. 

-C’est le dernier couloir, annonça Jessie. Il ne reste qu’ici à chercher.


-Ils sont là, c’est obligé, rajouta Serena. 

Le groupe avançait de plus en plus vite ; des pas à la fois anxieux mais aussi plein d’excitation à l’idée de bientôt revoir leurs amis. Sauf pour Jessie, qui, elle n’avait que la peur au ventre et tentait vainement de se donner une contenance. 

-Stop ! Enjoignit soudain Lem à voix basse. 

Ses compagnons se figèrent et des pairs yeux interrogateurs se posèrent sur lui. Le garçon scruta chacune d’elle et posa un index sur sa bouche, comme pour leur intimer le silence. Les autres n’osèrent pas parler de peur de le déranger et comprirent qu’ils devaient eux aussi tendre l’oreille, ce qu’ils firent. 

Ils s’échangèrent des regards inquiets quand des éclats de voix lointains et incompréhensibles leur parvinrent. Jessie sentit son pouls ralentir. Et si quelqu’un était venu ? Mais à bien y écouter, les bruits n’avaient pas l’air de se rapprocher. 

-Vous croyez que c’est… ? Débuta Clem dans un murmure.

-On va voir ça tout de suite, affirma son frère.

Il saisit la main de sa sœur et se mit à courir à toute allure, suivi de près par Serena et James, ainsi que Jessie qui venait clôturer la file. 

Les chuchotements se transformèrent en quelque chose de plus audible sitôt qu’ils commencèrent à presser le pas. Ils ne voulaient pas s’arrêter tant qu’ils n’auraient pas découvert l’origine de ces sons.


Et brusquement, ils les virent. 

Serena éclata en sanglots de bonheur en apercevant un garçon aux cheveux bruns assis reclus derrière les barreaux de sa cellule. A côté de lui, une jeune femme aux yeux écarquillés qui fixait James, secouée, comme s’il s’agissait d’une apparition divine. Personne ne tint compte de la présence de l’homme trapu, qui se tenait appuyé contre le mur d’en face. 

-Serena ! Lem ! Clem ! S’exclama Sacha, le sourire aux lèvres. 

Jessie se leva lentement et s’approcha de son coéquipier, tremblante. 

-James…

Le jeune homme prit ses mains dans les siennes à travers les barreaux, une larme solitaire sillonnant leur visage respectif. 

-Comment vous avez réussi à sortir ? Demanda Sacha avec espoir.

-Grâce à elle ! Indiqua Serena en désignant une silhouette maigrichonne masquée en grande partie derrière James.  



La tête timide de Jessie du miroir surgit progressivement de là où elle était cachée. Son sosie la fusilla du regard tandis que Sacha regardait sans comprendre. Elle sourit maladroitement aux deux, ainsi qu’au troisième occupant de la cellule qui lui offrit une franche risette. La fille à la longue natte procéda de la même manière qu’elle l’avait faite auparavant et laissa enfin sortir Sacha, Jessie et Giovanni de leur prison en évitant à tout prix de croiser le regard inquisiteur de son double.


Serena, Lem Clem et Sacha se prirent successivement dans les bras, ayant bien du mal à croire à la véracité de cet instant. James, lui, s’attendait à de pareilles embrassades avec son amie mais inexplicablement, elle restait froide et fermée à toutes ses tentatives. 

Il ne put rien essayer d’autre, car soudain une alarme stridente les fit se courber en plaquant les mains sur leur crâne, des grimaces horribles apparaissant sur leur visage.

-Qu’est-ce que c’est que ça ? Hurla Sacha. 

Giovanni du miroir était le seul à ne pas avoir réagi à la sirène hurlante. Il n’avait ni cherché à se protéger du bruit, ni montré un quelconque signe de panique. 

-Cette cellule est la seule équipée d’un système de sécurité, dû à mon enfermement, j’imagine. 

-Vous auriez pas pu dire ça AVANT ? Hurla Jessie encore plus fort que le garçon. 

L’ex-leader haussa les épaules.

-Nous avons plus urgent à discuter. Vous entendez ça ?

Par-dessus le boucan de l’alarme, le groupe réuni discernait clairement des voix fortes et des bruits de pas qui prenaient de plus en plus d’ampleur. 

-Ça, ça veut dire…courez !! 

Personne ne discuta l’ordre de Jessie, et tous démarrèrent sur les chapeaux de roue dans la direction opposée de là où ils venaient. Bien vite, les bruits derrière eux gagnèrent en volume. S’ils ne faisaient rien, ils allaient être rattrapés sous peu. De plus, Jessie du miroir découvrait avec stupeur que le couloir du milieu, contrairement aux deux autres, semblait se prolonger et se diviser en un complexe labyrinthe davantage moderne, ce qui voulait sans doute dire qu’elle s’était trompée et qu’il existait en fait plusieurs entrées aux souterrains. 

Tout à coup, Sacha s’interrompit dans sa course, les mains sur les genoux. Le groupe se calqua sur lui et en profita pour reprendre son souffle et de grandes bouffées d’air. La sirène ne s’était nullement éteinte et continuait de les harceler partout où ils allaient. 

-On…fait quoi…Questionna Serena, épuisée.

-On…court encore ? Demanda Clem.

Giovanni du miroir se redressa légèrement, de manière à pouvoir être entendu de tout le groupe. 
-L’hélicoptère dans lequel vous êtes venus…

 Jessie leva un sourcil et l’ancien boss rectifia :

-Dans lequel on vous a forcé à monter…Il se trouve ici-bas.

 Serena guettait avec inquiétude le raffut grondan. Lem reprit un ton de voix méfiant :

-Pourquoi vous ferait-on confiance ? 

-Vous ne devriez pas, mais vous n’avez pas d’autre choix.

James continua, étonné :

-Vous voulez qu’on prenne cet hélicoptère ?

Sacha rétorqua à brûle-pourpoint :

-Sûrement pas ! Nos Pokémon se trouvent encore quelque part dans ce bâtiment, on ne va pas les abandonner !

-Et je ne partirai pas sans Pouic et Dedenne ! Cria Clem. 

Jessie du miroir intervint comme à son habitude pour calmer le jeu:

-Je sais à quel point ils comptent pour vous, mais…Si nous essayons d’aller les récupérer maintenant, tout ce que vous obtiendrez, c’est une seconde capture, voire pire. Et honnêtement, je ne sais même pas où ils se trouvent.

-Ça devient vraiment urgent, là, informa Serena à mesure que le vacarme des voix gagnait du terrain.

L’avis du groupe était divisé. Sacha s’acharnait à répéter qu’il ne pouvait décemment pas laisser ses Pokémon derrière lui mais d’un autre côté, la raison et le bon sens lui interdisaient de contredire les propos de Jessie. 

-On fait comme ça ? Interrogea-t-il d’une voix sombre.

Lem baissa la tête mais acquiesça, et Serena ferma les yeux. Clem se rangea du point de vue de son aîné et James démontra également son soutien, bien que cela le déchirait de prendre cette décision.
Jessie ne s’était pas encore manifestée. Son visage menaçant, dirigé vers son alter-ego, exprimait un profond sentiment d’aversion envers celle-ci.


-Si on prend cet hélicoptère et qu’on revoit plus jamais nos Pokémon, je t’enterre vivante, JM, jura-t-elle de façon totalement sérieuse. 

-JM ? S’étonna sa copie, offusquée, même si les intimidations de l’autre l’effrayaient au plus haut point.

-« Jessie du Miroir », expliqua la première en roulant des yeux. Pas de temps à perdre avec une version ratée de moi-même. 

La fille eut l’impression qu’un poignard venait de se planter dans son cœur. 
-Maintenant, on doit vraiment y aller ! S’écria Serena.

Les huit individus reprirent leur course et leurs bifurcations dans le dédale des catacombes. Mais leurs forces s’épuisaient : Lem était contraint de porter sa petite sœur sur son dos tant celle-ci était fatiguée. Tous haletaient et avaient la respiration sifflante. Ils arrivèrent à un énième embranchement mais avant qu’ils ne puissent s’engager dans l’un des couloirs, des nouveaux bruits de pas résonnèrent dans les souterrains, et cette fois-ci devant eux : deux sbires couraient vers eux, arme au poing. 

Sans réfléchir, Giovanni se jeta contre un interrupteur mural, ce qui provoqua la fermeture de sas de sécurité pile au moment où des impacts de balle se firent entendre contre le métal de la porte. Mais les trois issues potentielles avaient été verrouillées : le groupe ne pouvait ni avancer, ni reculer. Et il entendait bien que la porte était assaillie de coups furieux de l’autre côté.

-Appuyez sur ce machin, qu’on sorte par l’autre porte ! Ordonna Jessie en se précipitant elle-même vers l’interrupteur. 

Mais Giovanni retint fermement son bras.

-Surtout pas ! Cet interrupteur ne fait pas la distinction entre les différentes portes ! Si tu appuies dessus, elles vont toutes se rouvrir ! 

Jessie s’agita et se libéra de l’emprise de l’homme. Elle massa son bras endolori et se mit à invectiver tout bas l’ex-boss.

-Ils peuvent ouvrir de l’extérieur ? Demanda James.

-Ca va leur prendre un peu de temps, mais oui, répondit Giovanni. 

Le groupe accusa la nouvelle, accablé. Clem se remit à pleurer silencieusement.
-Alors on…

Sacha suspendit sa phrase et s’immobilisé, attiré par un bruit mat en dehors de la pièce. Puis, plus rien. Les tambourinements sur la porte s’étaient arrêtés. 

-C’était quoi ? Dit Serena, entièrement blanche.

James décréta à toute vitesse :

-C’est eux ! C’est eux ! Ils vont entrer, c’est la fin !

Tous attendirent, tétanisés. Leur sang se glaça quand ils virent que les portes remontaient lentement. La moitié du groupe ferma les yeux alors que les autres n’osaient pas, morts de peur ou résignés.

-Vous êtes là !

Une voix nasillarde leur fit rater un battement de cœur. Les yeux ronds comme des soucoupes, ils fixaient un félin bien reconnaissable.

-Miaouss ?! S’exclama Jessie.

Le Pokémon fit mine d’être vexé :

-Non, l’autre ! Il y a une petite différence, non ? 

-Mon Miaouss, dit Jessie du miroir.

Serena tapotait l’épaule de Sacha, livide :

-Euh… ?

Le garçon pointa un doigt tremblant devant lui :

-C’est qui lui ?

Derrière Miaouss se trouvait un garçon bizarrement semblable au dresseur. Il pencha la tête :

-Salut… ?

Jessie se frappa le front :

-C’est pas vrai…

-Sacha, je te présente Sacha, annonça fièrement Miaouss du miroir.


-On l’a trouvé…chuchota Lem.

Les deux nouveaux sosies se dévisageaient, curieux. Sacha remarqua que son double ne portait pas de casquette, et avait troqué sa veste bleue et son pantalon gris contre un simple t-shirt noirâtre ainsi qu’un large pantalon. Mais ce qu’il vit surtout, c’était l’immense lettre R imprimée en rouge sur son haut.

-Mais…

Le garçon devenait de plus en plus pâle. L’autre l’observait son alter-ego avec perplexité, se demandant quelle était la raison pour qu’il se mette dans un état pareil.

-Pourquoi il a une lettre rouge comme la Team Rocket ? Questionna Clem de sa petite voix innocente.

Sacha voulut pleurer à son tour. C’était impossible !

-Guide-nous à l’hélicoptère, mon garçon ! Somma Giovanni au Sacha du miroir.


Le brun hocha la tête comme si cela était parfaitement naturel que l’ancien chef de la Team Rocket lui donne des ordres. Il enjamba les corps des deux sbires qu’il avait assommés et qui gisaient au sol puis partit en courant dans le couloir. Le groupe le suivit sans broncher, encore abasourdi, sauf Sacha qui resta quelques secondes planté sur place, incapable de bouger à cause du choc. Membre de la Team Rocket ? C’était bien la dernière des façons dont il imaginait son clone.

Mais il ne tint pas à se laisser distancer et rattrapa ses amis dans le silence le plus total. Cependant, ce petit imprévu avait eu pour effet de réduire la distance qui séparait le groupe de leurs poursuivants. Certaines phrases hurlées derrières eux étaient à présent bien plus compréhensibles et tous redoutaient de voir apparaître l’ombre des gardes d’un instant à l’autre. 

Soudain, le groupe déboucha dans une salle démesurée au plafond haut et imposant. Alignés sur deux rangées se trouvaient de nombreux appareils volants, des minuscules autogires aux hélicoptères considérables munis de rotors colossaux. Parmi eux, Sacha reconnut celui qui avait servi à le transporter ici, lui et ses amis. 

-Quelqu’un pourrait piloter ce truc ? Cria le garçon en consultant le groupe du regard. 

-Moi, je pourrais, assura Giovanni. 

-Ok, dépêchez ! 

Les dix compagnons se ruèrent jusqu’à l’appareil, Sacha en tête. Heureusement, la porte de l’engin n’était pas fermée et il put la faire coulisser sans problème. Il sauta à l’intérieur et se pencha par-dessus bord afin d’assister Lem et sa petite sœur. Vinrent ensuite Miaouss et Jessie du miroir. Le Pokémon grimpa dans l’hélicoptère sans demander son reste, mais la jeune femme ne suivit pas son exemple. 

-Monte, qu’est-ce que tu fais ? Questionna Sacha au-dessus d’elle, lui tendant la main. 
Elle recula quelque peu. 

-Je…je ne peux pas…Il va me tuer…

Pas encore montée, Serena la sermonna :

-Et si tu restes ici, tu crois que lorsqu’ils te retrouveront, il t’arrivera du bonheur ? Je n’ose pas imaginer ton sort !

Jessie hésita mais croisa le regard implorant de Miaouss. Elle finit par obtempérer et rejoignit le félin dans l’habitacle.

C’était au tour de Giovanni de grimper dans l’appareil. Il posa une main sur l’hélicoptère et commença à se hisser tout en donnant des indications à Sacha pour démarrer l’engin ainsi que pour ouvrir le plafond quand une puissante détonation déchira l’air. Le groupe sursauta et s’échangea des regards incompréhensifs jusqu’à ce que le corps de l’ancien leader retombe lourdement au sol alors que celui-ci poussait un râle de douleur. 

Jessie du miroir se mit à hurler et porta les mains à sa bouche en voyant s’étendre une large flaque rouge sous l’homme. Lem fut le second à comprendre et masqua les yeux de sa sœur avant qu’elle ne puisse saisir ce qu’il venait de se passer.

Le corps s’agita encore quelques lentes et horribles secondes, puis se figea pour toujours. Giovanni avait encore les yeux écarquillés de souffrance, alors qu’il venait de rendre son dernier soupir.

Blanc comme un cachet d’aspirine, le groupe porta son regard vers l’unique endroit d’où pouvait provenir le coup de feu. Un homme aux cheveux ébouriffés se trouvait à l’entrée de la salle, un pistolet pointé dans leur direction. Dans ses yeux émeraude, on pouvait clairement apercevoir une lueur de folie.

Des sbires vinrent se ranger à ses côtés, leurs armes braquées sur les seuls qui se trouvaient encore en dehors de l’hélicoptère : Jessie, Serena et Sacha du miroir. 

Sacha avait appliqué les instructions de Giovanni à la lettre et avait mis en route l’appareil. Les pales de ce dernier commencèrent à tourner de plus en plus rapidement et bruyamment tandis que le plafond s’ouvrait sur l’extérieur. Jessie du miroir s’évertuait encore les cordes vocales dans le but d’obtenir une réponse du cadavre de son ancien patron qui reposait au sol, refusant qu’il ne puisse plus être de ce monde. James s’était installé à la place du pilote et regardait la scène qui se déroulait plus bas, paralysé.

Son alter-ego ne disait rien. C’était bien plus terrifiant que s’il avait daigné parler. Son air fou ancré sur le visage suffisait à lui glacer le sang. Le Boss de la Team Rocket et ses sbires tenaient son amie, Serena et l’autre Sacha en joue, leur ôtant la possibilité de monter dans l’hélicoptère. Soudain, ils reculèrent, les trois individus avec eux. James du miroir avait déjà réalisé que les personnes à bord de l’appareil s’en iraient sans qu’il n’ait le temps de les abattre, car James en avait abaissé les commandes en croyant que son amie viendrait le rejoindre. De fortes bourrasques balayaient la salle tandis que le rotor entrait en rotation, faisant s’élever l’hélicoptère. 

James et ses sbires firent disparaître Jessie, Serena et Sacha du miroir de la vision du groupe à l’intérieur de la machine. Le jeune homme au pilotage ne chercha pas à redescendre, et personne ne contredit sa décision. Ils étaient en sous-nombre évident et désarmés. C’était la mort qui les accueillerait s’ils faisaient atterrir cet hélicoptère.


L’engin quitta finalement le sombre bâtiment pour retrouver la lumière du jour dans un silence des plus macabre, avec à son bord Sacha, Lem, Clem, James ainsi que Miaouss et Jessie du miroir.

 

***

 

Illustration de Mirror Musashi (JM) par l'auteur

Mmfana11

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Commentaires (2)

1. Coralyne 06/08/2017

Quel suspense, je suis passée par toute une palette de sentiments au fil de la lecture! C'est une idée judicieuse d'avoir exploité cette idée, aura t on droit à du Rocketshipping inversé ? ;-)

2. Musa 19/07/2017

Je suis fan de Jessie du miroir!!! Elle paraît faible mais c'est elle la vraie héroine de l'histoire.

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